À peine quelques pages rares et presque ignorées d'un petit paysan (Duval) disent l'horreur profonde des pauvres troupeaux d'hommes poursuivis par la faim, la laissant au village et la trouvant partout, errants sur la plaine déserte, ivres, éblouis de l'hiver, frappés, mais résignés, s'asseyant à terre pour mourir.

Ceux qui étaient armés montraient même douceur. Ni plainte, ni pillage. Dans une armée de cent mille hommes à qui le pain manquait sans cesse, nos soldats épuisés jeûnaient et ne se plaignaient pas, et mouraient de la mort des saints.

Les langues sont finies et les mots épuisés, devant de tels spectacles. L'histoire en deuil s'arrêterait, s'asseoirait aussi pour pleurer, si, dans l'abîme même, elle n'avait vu enfin une lueur.

Hors de la politique atroce qui froidement perpétuait les maux, deux faits fort différents eurent lieu qui recommencèrent la nature.

Nature! grand nom! qu'importe qu'on en ait abusé! Ce n'est pas une vaine parole, c'est la réalité solide qui porte tout le reste, c'est la vie elle-même; d'autre part, l'amour, la pitié. Dans les situations désespérées, ayant creusé la mort, on trouve (au fond, dessous) la Toute-Puissante et l'Adorable, qui renouvelle le monde.

Dès longtemps la pitié, la conscience, tyrannisées et étouffées, réclamaient pourtant et criaient. La reine Anne pleurait à chaque ordre de guerre qu'on la contraignait de signer.

D'autre part, notre infortuné paysan de France, dans l'excès des maux mêmes, eut un réveil étrange. Par le sublime coup de Malplaquet, il reconquit pour nous l'intérêt, le respect de tous.

L'opinion tourna et redevint française. Anne s'enhardit peu à peu, et commença d'agir. Malplaquet n'y suffisait pas. L'élan définitif, qui fit enfin sortir le monde de la mer de sang, eut lieu, il faut le dire, d'abord tout simplement dans le cœur d'une bonne femme.

Elle était bonne, et voilà tout. Du reste, faible, craintive et née pour obéir, pour être le jouet des autres. Tous l'ont méprisée, dénigrée. Elle n'avait pourtant pris le trône que par scrupule religieux. Anglicane zélée et craignant le papisme, elle faisait avec remords et larmes la guerre à son frère qu'elle aimait. Esclave du parti de la guerre, malheureuse dans son intérieur, elle tomba de chagrin dans de tristes faiblesses. N'importe, elle était bonne, d'un cœur compatissant, avait horreur du sang, et on lui doit la paix du monde.

Elle était toute pitié, sensibilité instinctive. Il n'y eut pas une seule exécution (même de meurtriers) pendant son règne, parce que la signature de la reine y était nécessaire et qu'elle ne pouvait la donner. On peut juger du désespoir où la jetaient ces grandes exécutions d'innocents qu'on appelle des batailles, de sa douleur aux massacres inutiles qu'on s'obstinait à faire, la France offrant tout pour la paix! Elle s'écriait: «Mon Dieu! quand donc finira cette horrible effusion de sang?»