Il faut avouer que ces honnêtes et modestes seigneurs, qui n'avaient pris ascendant sur le roi qu'à force de l'adorer, le ménagèrent bien peu ici. Vingt ans plus tôt, jamais ils n'eussent osé lui montrer seulement un tel homme. Mais alors ils pensèrent sans doute que, vieux, sec et brisé, il serait moins sensible, recevrait le mors de cette rude main, et peut-être la subirait d'autant mieux parce qu'elle était rude, et par esprit de pénitence.

Les Missions, les Sulpiciens, les ex-concurrents des Jésuites, appuyés sur l'influence décrépite de madame de Maintenon, ne purent faire équilibre. Elle continuait de baisser devant l'importance croissante du duc de Bourgogne, de Beauvilliers. Elle échoua pour mettre un homme à elle dans le conseil contre Beauvilliers. Voisin, qu'elle parvint à substituer à Chamillart, n'eut aucune influence morale. L'influence resta tout entière du côté du soleil levant, de la puissance nouvelle qui montait à l'horizon, je veux dire du côté du duc de Bourgogne. Son père, le grand Dauphin, déjà apoplectique, pouvait mourir et mourut en effet.

Toute la cour se rallia sous la pieuse cabale. Si le jeune prince, par excès de scrupule, faisait effort pour être juste (comme Saint-Simon veut le faire croire), il ne le pouvait pas. Il était en tutelle. On ne lui avait pas permis seulement de lire les Provinciales. C'est l'année de sa mort que Fénelon enfin lui permet, non de les lire, mais de se les faire lire par le Jésuite Martineau, qui saura bien les commenter et en adoucir le venin.

La France étant en de telles mains, la grande affaire est le salut et le monde à venir, la dispute théologique. L'ennemi capital n'est pas Marlborough, mais Quesnel. Les grands événements ne sont pas les batailles, mais les mandements.

Pour l'extérieur, le trait saillant de la politique des saints, c'est la confiance pour l'ennemi. Il y aurait peu de charité à douter de la bonne foi de M. de Marlborough. Toute la colère de la cabale dévote est pour Philippe V, qui ne veut pas abdiquer. Fénelon ne dissimule pas qu'il craint nos succès, qui endurciraient le roi d'Espagne dans son obstination. Lui-même, si l'ennemi prend Cambrai, il ne quittera pas (dit-il) son diocèse, subira le maître autrichien. Dans cet esprit de résignation, de bons généraux et de bons ministres ne sont pas désirables; ils retarderaient ce qui doit s'accomplir, prolongeraient nos calamités. On rappelle d'Espagne notre ambassadeur Amelot, homme capable, administrateur sérieux qui eût un peu relevé ce pays. On rappelle le jeune Orléans, qui y a eu quelques succès. On laisse croupir chez lui Vendôme, qui eût pu en avoir. À grand'peine on en vint à l'employer plus tard.

Plusieurs proposaient de céder tout à l'ennemi jusqu'à la Somme, d'abandonner ce que la France avait gagné en deux cents ans, de revenir à la misérable France ouverte et désarmée que trouva Louis XI à son avénement.

Fénelon mord à cette idée. «On pourra, dans ce cas, dit-il, fortifier Péronne, Saint-Quentin, Guise.»

Qui prouve qu'on eût gardé Paris?

CHAPITRE XVI
LA REINE ANNE ET SARAH MARLBOROUGH—MALPLAQUET
1709-1710

Le grand peuple qui meurt dans cette année funèbre s'éteint sans voix. Il effraye le monde de sa patience.