Beauvilliers et Chevreuse furent ici incompréhensibles. Ils firent un choix prodigieux, inattendu et incroyable, en parfaite contradiction avec ce que le roi pouvait désirer, et directement opposé à leur propre caractère. Leur servilisme ultramontain ne suffit pas pour expliquer cela. Et il ne suffirait pas non plus de dire que, dans les grands malheurs, l'esprit baisse, que la vue devient trouble et louche. Si ce n'eût été que sottise, le résultat eût été négatif, ils auraient pris un imbécile. Il fut très-positif en mal, riche en funestes conséquences.

Dans les plus petites choses, ces messieurs regardaient Cambrai. Combien plus dans celle-ci, l'affaire vraiment la plus grave du royaume! Qui sera assez sot pour croire qu'ils aient agi sans Fénelon? Il faut voir sérieusement ce qu'il était alors, et on le voit très-bien dans sa double correspondance, de direction mystique et de direction politique. Ceux qui ont tant jasé sur ses livres auraient bien fait de lire ses lettres, tout autrement transparentes, instructives.

Il est absolument perdu dans sa guerre du jansénisme. Toute sa peur, quand son élève vient en Flandre, c'est qu'il n'écoute les Jansénistes. Il veut faire venir à Cambrai des Jésuites pour travailler ensemble à cette belle guerre. On verra avec effroi jusqu'où l'esprit de polémique put entraîner cette ombre qui ne vivait plus que par là. Dans l'affaire de la Bulle, il suivit les Jésuites jusqu'à l'extinction du christianisme et la condamnation des propres mots de l'Évangile.

On est stupéfait de la manière étrange et malicieusement équivoque dont il parle du jansénisme: «Les libertins sont pour le jansénisme qui prêche de suivre son plus grand plaisir

Veut-il dire que les hommes de Port-Royal sont des épicuriens? C'est le premier sens qui se présente et qui trompera le lecteur vulgaire (qui est le plus nombreux). Ce qu'il veut dire au fond, c'est la calomnie éternelle des prêtres contre la Liberté. La Liberté pour eux, c'est Quod libet, ce qui plaît au caprice. Ils n'ont garde de reconnaître qu'elle consiste à suivre la voix, nullement capricieuse, de la conscience, interprète intérieur du Droit et de la Raison. Le respect que l'on doit à ce parti austère du jansénisme, c'est de reconnaître qu'à travers ses inconséquences, il défendit pourtant contre la Bulle (contre le Quod libet anti-chrétien de Rome), l'Évangile et la conscience.

Fénelon dit ailleurs, avec une légèreté incroyable: «qu'en deux mois, on peut finir le jansénisme.» Une victoire si prompte implique des moyens bien violents. Quel homme était capable d'employer ces moyens? Qui pouvait faire rentrer le roi dans la voie de rigueur, la voie de la Révocation, lui faire proscrire les Jansénistes comme les protestants? Il n'en était qu'un seul.

MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, investis du pouvoir étrange de choisir ce maître du roi, allèrent tout droit rue Saint-Antoine, aux Grands Jésuites (qu'on appelait ainsi en opposition des Jésuites enseignants de la rue Saint-Jacques). Ceux-ci n'enseignaient pas, prêchaient un peu, mais surtout confessaient. Ils intriguaient, couraient les grands hôtels. Leur vraie besogne était de ruminer sans cesse, de conspirer pour la grandeur de l'ordre.

Derrière l'église maussade de Saint-Louis et de Saint-Paul, dans une cour noire, verte d'humidité, et qui est comme un puits, on voit encore l'ennuyeux bâtiment (aujourd'hui collége Charlemagne). Les corridors étroits et monotones, percés de portes basses, vous mettent dans des chambres nues, tristement blanchies à la chaux. Dans une de ces chambres se trouvait un vieux cuistre, le P. Tellier, durci, recuit, dont l'âcre fiel jaunissait ses yeux louches. S'il ne les eût baissés, on n'eût pu supporter son regard de travers, faux, menteur, et pourtant d'un fou furieux.

Tellier avait, au grand complet, tout ce qui pouvait l'exclure de la place en question. Le roi aimait les belles figures, et celui-ci avait la mine atroce, «il eût fait peur au coin d'un bois.» Le roi, dans l'affaire de la Chine, s'était fort déclaré, avait chassé le P. Lecomte. Et justement Tellier, pour cette même affaire, eut contre lui les Missions, la Sorbonne, les Dominicains, tout le monde. Le roi était habitué avec La Chaise à être dirigé tout doucement, par un homme à tempéraments, qui, en même temps, ménageait le clergé, atténuait l'odieux de sa grande puissance. Tellier n'avait rien de tout cela; il était fait pour briser tout. Il vivait dans une seule idée (la grandeur des Jésuites), sans voir rien autre, ni ciel, ni terre. Il était clos dans cette monomanie, comme une bête dans une cage de fer. Ses confrères en avaient terreur. À peine cinq ou six, de sa trempe, hasardaient d'approcher du monstre.

Jamais un homme, même le plus mal né, n'arriverait de lui-même à cette perfection dans le mal. Il y faut l'action collective des grands corps qui, à la longue, concentrent dans un individu un enfer de méchanceté. Les Jésuites de France, maîtres de nos rois et rois réels de la grande monarchie du siècle, étaient trop gros seigneurs pour être bien avec leurs généraux (Gonzalès, Tamburini). Le vrai Gesù était moins celui de Rome que celui de Paris, la grande vilaine maison. Là se tenait leur conseil étroit, une véritable inquisition dont le chef et la cheville ouvrière était ce Tellier. Ils réparaient leur indocilité en étant plus Jésuites que les Jésuites romains, plus intrigants, plus furieux, plus scélérats pour la grandeur de l'ordre. Ils avaient été impudents, comme on a vu, l'avaient payé. Et d'autant plus, par ces humiliations, le venin de Tellier s'était envenimé. Il était fou de haine et de vengeance. Il empoigna cet énorme pouvoir que les deux ducs lui mettaient dans les mains, comme une massue pour écraser, comme un cruel fouet de pédant, un knout, un martinet de fer.