Depuis plusieurs années, les menées maladroites de Torcy et de Chamillart faisaient l'amusement de la Hollande. Chacun des deux ministres envoyait des agents secrets, des quidams de toute sorte qui travaillaient à part, se dénigraient les uns les autres. On les faisait parler, on en tirait ce qu'on voulait, on en riait, on ne répondait rien.

Cependant, en 1709, le grand pensionnaire Heinsius, notre rancuneux ennemi, calcula qu'en faisant semblant de vouloir nous entendre il amuserait en Hollande le parti de la paix, et réellement fortifierait la guerre par l'avilissement du roi.

Sur ce leurre d'Heinsius, on envoya bien vite M. Rouillé de Marbeuf à un très-secret rendez-vous, où il trouva deux Hollandais sans instructions, sans pouvoirs, et qui n'avaient rien à lui dire. L'entrevue secrète est publiée partout. Eugène et Marlborough simulent la surprise, une grande colère contre leur compère hollandais. Nulle paix si le roi n'abandonne Philippe V. «Il l'abandonne, ne demande pour lui que les Deux-Siciles.—Non, ce n'est pas assez... Il faut qu'il le renverse et le chasse lui-même.—Mais le roi reprendra-t-il Lille?—Nous gardons Lille, et nous voulons l'Alsace.»

Voilà ce qu'on avait gagné à cette démarche. Une telle négociation, en mars, avant la campagne, valait déjà la perte d'une bataille. Eh bien! cela n'éclaira pas. Beauvilliers (d'après Fénelon) imaginait que, l'Espagne perdue, la France était sauvée. Un conseil eut lieu le 28 avril, où il y eut moins de raisons que de larmes. Ceux qui avaient repoussé les grandes réformes, repris la routine impuissante, exposèrent lamentablement la situation, sans dire (ni voir peut-être eux-mêmes) combien ils y avaient contribué. M. de Beauvilliers, par ce navrant tableau, fit pleurer tout le monde. Son homme, Desmarets, l'empirique, qui, en 1708, s'était fait fort de sauver tout sans recourir aux moyens radicaux de Vauban et de Boisguilbert, avoua qu'il était perdu, qu'il ne pouvait plus rien. Curieuse destinée de nos contrôleurs généraux. Chamillart avait fini par une sorte d'idiotisme. Desmarets, que vit Saint-Simon, lui parut un fou furieux dans la rage du joueur à sec.

Sous ce vertige, le conseil, effaré de désespoir et de terreur, eut recours à ce qui était la ruine et l'abîme même, la honte des offres suppliantes... Le roi écrivit de sa main à Rouillé de céder sur tout, pour tout, et sans réserve. Puis, la peur gagnant dans la nuit, on avisa le lendemain que Rouillé, ignorant l'absence absolue de ressources où l'on était, louvoierait encore, traînerait. Le ministre Torcy lui-même, emportant ce fatal secret, alla solliciter à la Haye la pitié de nos ennemis implacables. Dans sa petite maison d'où il gouvernait la Hollande, Heinsius fut bien étonné quand on lui dit qu'un homme était là dans son antichambre, et que cet homme était... la France, en son ministre des affaires étrangères. Autre bataille gagnée, à bon marché. Eugène et Marlborough ne montrèrent aucune grandeur. Ils jouèrent comme le chat féroce avec la proie. Ils dirent qu'on pourrait bien donner un royaume à Philippe V pour le dédommager, non la Sicile, mais un royaume en France, fourni par son grand'père, par exemple la Franche-Comté.

Une maladroite tentative pour corrompre Marlborough ne fit qu'éclairer sa vertu. L'irréprochable capitaine déclina respectueusement l'offre du roi. Nous étions tellement bas, et lui si haut, que ce n'était plus pour lui la peine de prendre quelque argent. Il croyait bientôt avoir tout.

La farce finit le 28 mai par l'ultimatum dérisoire qu'on fit au roi et qu'on peut dire d'un mot: N'obtenir rien, et céder tout. Le roi doit, en deux mois, chasser son petit-fils, faire sur lui la conquête de l'empire espagnol. Il doit, à l'instant même, détruire, combler Dunkerque. Et, à ce prix, sans doute, il obtiendra la paix?—Non, une trève de deux mois.

Mystification insolente, mais méritée par l'excès de sottise de gens qui s'en allaient pleurer devant l'ennemi, qui énervaient ainsi la guerre à l'ouverture de la campagne.

Le roi alors, disent les historiens, se releva dignement par un appel à la nation. Cette pièce n'a point du tout ce caractère. C'est une circulaire adressée aux grands seigneurs, gouverneurs de province. Elle est pieuse plus que patriotique. Le roi montre qu'il a fait ce qu'il a pu pour avoir la paix, que la guerre n'est pas son péché, mais bien celui des alliés. Il pense que ses peuples refuseraient la paix à ces conditions qui blessent la justice et l'honneur.

Du moins sa conscience était calme; elle était en bonne main. Le P. La Chaise étant mort le 20 janvier 1709, le roi chargea MM. de Beauvilliers et de Chevreuse de choisir le Jésuite qui deviendrait son confesseur. Grande mortification pour madame de Maintenon, non consultée. Par grâce, elle obtint cependant que ses hommes, les sulpiciens, Godet, évêque de Chartres, et le curé la Chétardie, conféreraient sur le choix avec les deux ducs. Ces sulpiciens, en baisse, furent trop heureux d'être de leur avis.