On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de passage. Le blé resta où il était, et ne circula point. Il s'accumula forcément ou s'entassa perfidement, attendant, spéculant sur la cherté croissante. Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles soupçons qui couraient dans le peuple. La cour aurait été complice! Madame va plus loin; elle affirme que madame de Maintenon, qui, pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés, et y gagna énormément. Il n'y a à cela aucune vraisemblance. Peut-être ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune en prenant part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux bénéfices de ces cruelles spéculations.

Louis XIV, nullement complice, agit comme s'il l'eût été. Il trouva fort mauvais que les Parlements menaçassent les monopoleurs. Il se chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers n'aurait osé saisir des gens appuyés de si haut.

Pour comble, de pauvres laboureurs s'étant avisés de semer du blé de mars, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide ignorance, soit par servilité féroce pour les puissants accapareurs du froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse! qu'on révoqua trop tard.

Des petits travaux dans Paris, donnés à quelques ouvriers, un petit essai de taxe des pauvres, tout fut misérable et honteux.

On crut un moment que la peste allait aider la faim. Des épidémies vinrent. Immense queue à la porte des hôpitaux. Ceux-ci, épuisés de ressources, revomissaient les pauvres par torrents pour mourir de faim.

Les suites du fléau furent plus cruelles peut-être encore. Les misérables survivants, les enfants pâles, étiques que laissèrent des pères épuisés, eux-mêmes n'engendrèrent que des infirmes et des avortons maladifs. L'exiguïté des Français fut proverbiale en Europe. Les gravures anglaises surtout exposent à la risée, sous leur taille de nains, les sujets de Louis le Grand (V. Hogarth, etc.).

Comment le roi prit-il cette crise? La misère n'était plus au loin. Elle était sous ses yeux, à sa cour, à sa table presque. Elle emplissait Versailles. Un flot de squelettes affamés venait battre la grille d'or. On ne se fia pour la repousser qu'aux Suisses qui, ne sachant que l'allemand, n'entendaient pas leurs navrantes prières. L'idée du châtiment que Dieu étend sur les rois mêmes, la redoutable idée que les puissants parfois expient les maux publics, lui vint-elle enfin à l'esprit? La peur et la pitié auraient bien pu, ce semble, agir en son cœur pour le pauvre, et lui faire enfin écouter la voix de ces réformes populaires qu'il avait si outrageusement écartées. Un homme qu'il aimait, son chirurgien, Maréchal, un homme excellent, ferme et droit, eut le courage de lui dire la situation, mais ceux à qui elle profitait trouvèrent moyen de l'irriter. On afficha dans Paris des lettres où l'on disait «qu'il y aurait encore des Ravaillac.» Bon moyen de donner le change, de le crisper, de le raidir, de le tenir dans les vieilles voies, fermé, serré dans son Versailles.

Il était tard pour qu'il changeât. Ce peuple qui criait à lui, qui croyait encore à son roi, et semblait espérer qu'il changerait les pierres en pain, ce roi n'y comprit rien que le Paris de son enfance, le Paris de la Fronde. Il s'assombrit, mais ne s'attendrit pas.

Dans l'état de sécheresse où il était, on ne peut même dire qu'au propre sens, il fût dévot. Il pouvait seulement, sans humilité vraie, s'abaisser, céder tout, se livrer entièrement aux amis des Jésuites, qui étaient ceux de la paix à tout prix.

Il faut laisser l'orgueil, être vrai, ne déguiser rien. Tout ce qu'on a dit sur la dignité du gouvernement de Versailles dans ces extrêmes malheurs est absolument faux. Deux ans durant, il donna à l'Europe un solennel spectacle d'humilité dévote dans la diplomatie, avala les risées, souffleté, tendit l'autre joue.