Les hauts tenants de la situation, Beauvilliers et Chevreuse, gendres de Colbert, mirent aux finances le cousin de leurs femmes, neveu de Colbert, Desmarets, qui se fit fort de nous tirer d'affaire sans sortir des anciens errements, sans entrer dans l'inconnu périlleux des révolutions.
La qualité qu'on demandait le plus aux contrôleurs généraux, c'était la dureté, et Desmarets l'avait. Saint-Simon l'appelle cyclope, anthropophage. Il n'avait pas bonne réputation, et on l'avait chassé jadis pour une assez mauvaise affaire. Il était très-capable. Il le montra par cette belle réforme de créer les receveurs généraux, de faire par eux presque pour rien ce qui engraissait tellement les traitants. L'histoire pardonnera beaucoup à celui qui fit face à ce moment terrible, et trouva de l'argent pour le suprême effort des résistances, dans cette crise désespérée.
N'eût-il pas pu le trouver autrement? Oui, s'il avait pu faire peser la grande réforme sur les privilégiés, sur le clergé, le grand propriétaire, et, dès 1708, exiger d'eux sérieusement ce qu'il essaya d'en tirer plus tard, en un mot, faire payer la guerre, la défense du sol à ceux qui possédaient le sol. Pour cela, il aurait fallu que ceux qui influaient et qui donnèrent un confesseur au roi, le lui trouvassent hardi, d'un grand cœur qui forçât le sien et qui imposât la réforme pour expiation de son règne. Desmarets alors, ayant carte blanche, eût pu oser prendre l'argent où il était vraiment, au lieu de pressurer et de sucer à mort ceux qui n'avaient plus que les os.
Mais les amis de Fénelon, les Beauvilliers, etc., amis dévoués des Jésuites, étaient très-loin de ces idées. Leur cœur sensible eut pitié des abus, pitié du clergé, des seigneurs. Desmarets ne put rien que suivre l'ancienne route, c'est-à-dire écraser le pauvre.
Son premier pas est net et simple. Il ne paye plus. Des fonds mangés d'avance, en 1708, aucun payement. On payera en 1709, puis plus tard, puis jamais. Cependant la nécessité l'oblige d'anticiper sur les années suivantes jusqu'en 1716! Et comme on doute fort qu'on soit jamais payé, on ne lui prête plus qu'avec une usure effroyable.
Mais si l'industrie, le commerce pouvaient se relever, l'impôt retrouverait où se prendre. Le colossal effort de Colbert, le grandiose, l'éphémère monument de l'Industrie improvisée par lui, et aujourd'hui gisant à terre, ne va-t-il pas se relever sous son neveu? Pour cela, le moyen est simple. Rouvrez les portes de la France. Telle est l'obstination de nos protestants exilés dans leur amour pour elle, que la plupart encore quitteraient les meilleurs abris, pour venir travailler ici, sous l'écrasement de l'impôt. En cela justement, Desmarets est encore lié par sa malheureuse origine. Il est appelé, créé précisément par le parti dévot qui repousse l'idée de ce rappel, qui subirait plutôt toute réforme; celle-ci blesse trop leur conscience. On l'a vu par ce que nous avons cité des papiers du duc de Bourgogne.
Loin de relever l'industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le pressant besoin, pour un petit profit, leur porte un coup terrible. Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la libre circulation. Desmarets la supprime. Il double en une fois les droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, le peu de mouvement qui restait a cessé. Dans ce grand corps paralytique, chaque parti s'isole. La main gauche peut mourir que la droite n'en saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du cyclope exterminateur, qui mange les mourants et tout à l'heure les morts.
C'est une erreur de dire que Desmarets relevait la France quand le terrible hiver de 1709 vint l'accabler. Il faut dire au contraire que les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, s'il fut si meurtrier, c'est qu'il sévit sur un peuple que l'on avait mis en chemise.
On fut saisi cruellement, et l'on perdit l'esprit. Il y paraît aux contradictions singulières qu'on trouve dans les récits de ce fléau. On ne s'accorde ni sur la date du mois où il sévit, ni sur son intensité réelle. Ce qui est sûr, c'est qu'après un début d'hiver tiède, où les feuilles revinrent, on fut percé à vif d'un froid subit. Les uns disent que la mer gelait (exagération ridicule). Toutes les rivières furent prises. Le froid, dit M. Peignot dans ses recherches sur les grands hivers, fut à Paris de 16 degrés Réaumur et ailleurs de 18. Cela est rigoureux, mais nullement extraordinaire. C'est ce qui se voit habituellement en Pologne, souvent même en plusieurs parties de l'Allemagne; c'est ce qui n'est nullement inouï en France, ce qui s'est vu et avant et depuis (en 1788, en 1829).
La mortalité n'en fut pas moins épouvantable. On le comprend par ce qu'on vient de voir, que la riche Normandie, dans sa riche généralité de Rouen, ne couchait que sur la paille.—On le comprend quand on sait que le pauvre Français d'alors n'était vêtu que de toile (l'Anglais de laine);—quand on sait que partout les maisons ne se réparaient plus, que la chaumière, ouverte à la bise sifflante, était vide de bestiaux, que la famille n'avait plus ces bons compagnons, ces doux réchauffeurs de la vie humaine qui, de leurs toisons, de leur tiède haleine, la défendent si puissamment. La nature fut sévère, mais n'eût pas été homicide, si elle n'eût pas frappé sur l'homme nu, dépouillé par l'homme.