Mais le dernier et le grand avertissement se fit en 1707. On entrait dans la banqueroute. Chamillart en était aux ressources désespérées des assignats, d'une espèce de papier-monnaie. Et on n'en voulait plus, de son papier. Tout l'argent fuyait sous la terre. Éperdu, ne sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne pouvait plus se porter sur ses jambes. Il n'y avait pas de temps à perdre. L'année 1708 mangée d'avance. Pour faire face à la guerre et à toutes dépenses, il ne reste que 20 millions.
Dans ce moment suprême, à ce lit de l'agonisant, viennent deux médecins, deux prophètes, Vauban et encore Boisguilbert. Leurs avis, différents en plusieurs choses, sont identiques en une, l'essentielle, qu'on peut dire d'un mot: «L'égalité,» l'impôt sur tous, sans égard aux priviléges.
Ces créateurs de la science économique, parmi leurs vues fécondes, mêlaient (toute création a pour ombre un peu de chaos) nombre de choses hasardées et qui donnaient prise. Leur grand élan de cœur, leur chaleur admirable, faisait tort quelquefois à ce qu'ils apportaient de lumineuse vérité. Il était trop facile de ridiculiser Vauban, par exemple sur la dîme royale payée en nature par la gerbe patriarcale des anciens âges. Leurs réformes, à ces choses près, étaient-elles impraticables par excès de hardiesse? Point du tout. La plupart se sont faites par les progrès des temps, et nous semblent aujourd'hui timides. Même trois ans après, on en prit quelque chose, et l'on imposa la noblesse.
Vous ne lirez rien de si éloquent dans les hommes de 1789, non pas même dans Mirabeau, que la préface du Factum de Boisguilbert (1707). Il y a à la fois l'amertume du grand inventeur méconnu, l'âpreté désespérée de la sibylle qui revient une dernière fois; ce sont les accents de Cassandre, mais avec la sombre menace du temps nouveau qui vient vengeur. En voici deux mots abrégés: «On a ri de mon premier livre (en 98). Il y avait encore alors de l'huile à la lampe. Ceux qui ruinent la France trouvaient encore de quoi se payer leurs mensonges, acheter la protection. Mais aujourd'hui que tout a pris fin faute de matière, que leur sert de me contredire?... Ils ont crié à la folie. Oui, l'un des deux partis est fou... Christophe Colomb et Copernic ont été traités ainsi. Saint Augustin, Lactance, ont appelé fou celui qui le premier parla des antipodes. Et la suite a fait voir que la folie était de leur côté...»
«La France a la pierre dans les reins. Il faut une incision...»
Était-elle praticable? Non, disait la routine, l'administration (d'accord avec la cour et les traitants protégés par elle). Non, disait l'utopie anodine et superficielle de Fénelon, de Beauvilliers, du duc de Bourgogne; et l'on va voir qu'eux-mêmes ils ne savaient proposer rien.
Ce parti était au plus haut, puisqu'il donna au roi, comme j'ai dit, son ministre et son confesseur. Eh bien! avec tant de paroles et de vaine sensibilité, il était si peu sérieux, que sur ces vingt millions qui restaient en tout pour l'année, il en donne un à notre gouverneur des Pays-Bas, l'électeur de Bavière, pour qu'il laisse la place et l'éclat des succès au duc de Bourgogne. La dévote cabale voyait l'avenir, et Salente, le prochain règne du jeune Télémaque, et ne voyait pas l'horreur de la situation présente. Du moins elle ne la sentait pas, mais elle en jasait à merveille.
Vauban fut disgracié, comme un dangereux fou. Ordre de saisir son livre. Il meurt six semaines après de voir la France perdue. Pour Boisguilbert, on lui accorde l'essai de son système, mais où? comment? dans un essai, dérisoire, impossible, qu'on en fit justement chez un parent de Desmarets son adversaire, intéressé à faire échouer tout. Boisguilbert s'emporta, fut exilé, privé de son gagne-pain, sa place de petit juge de Rouen. Saint-Simon eut grand'peine à le sauver.
Il dit très-bien: «Les livres de Vauban et de Boisguilbert avaient un grand défaut. Ils enrichissaient le roi et sauvaient le peuple; mais ils ruinaient l'armée des financiers, des commis, des employés. La robe, qui a toutes ces places, en rugit tout entière.»—Il devrait ajouter la Cour. Les gens de cour, même tels parents de madame de Maintenon, telle duchesse, sublime d'amour pur et de quiétisme, étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des traitants. Ils s'associaient (à l'aveugle, je veux bien le croire) dans mainte affaire véreuse qu'ils ne comprenaient même pas. Le roi ainsi réparait leur fortune.
Affaire de cœur et de pitié. Tous les abus de cour étaient intéressants, et il y avait la plus grande cruauté à les frapper. C'étaient tous des cas spéciaux et hors des lois, de ces miserabiles personæ devant lesquelles le droit s'arrête. Vauban et Boisguilbert, qui fauchaient tout cela, semblaient des cœurs bien durs. Les bons, les doux, les pacifiques, comme Beauvilliers, Chevreuse, même leur austère jeune prince, n'auraient pas supporté le tolle et les cris qu'une telle violence eût soulevés. Le roi, attaché au passé, dominé par la cour, n'eût pu la voir en deuil, en larmes.