On fut enfin devant l'ennemi. Vendôme voulait attaquer et en avait l'ordre du roi. Berwick et les amis du prince s'obstinèrent à attendre. Ils exigèrent qu'on en référât encore à Versailles, ce qui donna au prince Eugène tout le temps désirable pour fortifier ses lignes, barrer la plaine intermédiaire et devenir inattaquable. Alors arrive Chamillart, avec l'ordre nouveau et précis d'attaquer. Trop tard. Une vaine canonnade montre qu'il n'y a plus rien à faire. On s'éloigne; on se borne à essayer d'affamer l'assiégeant. Cela eût réussi peut-être. L'espoir dernier d'Eugène était un grand convoi de vivres qui lui venait d'Ostende. On chargea d'arrêter ce convoi un mauvais officier, protégé du ministre, qui se fit battre, et le convoi passa. Lille dès lors devait succomber. Après plusieurs assauts repoussés avec grand carnage, après que Boufflers, retiré de la ville dans la citadelle, l'eût défendue encore deux mois, il reçut du roi l'ordre de capituler (10 décembre 1708), et l'ennemi, maître de Lille, le fut d'envahir le royaume. Lille une fois rendue, ce fut une débâcle morale, Gand se livra sans tirer un seul coup. Rien n'arrêta le cours des revers.

Le duc de Bourgogne resta fort tard dans la saison pour assister, impuissant, immobile, à ces malheurs, pour en endosser la lourde responsabilité. Ce fut, de toutes parts, contre lui un cri, de risée à la cour, et dans le pays, de douleur. Saint-Simon a beau épuiser les ressources infinies du talent, de la passion, à grossir, à gonfler l'importance de la cabale de Vendôme, de la cabale de Meudon. Mais la France, tout entière, alors, était dans la cabale.

Les monuments les plus naïfs, les lettres même du duc de Bourgogne et de son maître, disent que la France avait raison. Ses bonnes intentions ressortent, mais aussi sa parfaite incapacité, son indécision, sa préoccupation des petites choses et des petits scrupules. Parmi ces grands et cruels événements, il est préoccupé de minuties. Il demande s'il ne pèche pas en prenant logement dans un couvent de religieuses. Fénelon admire ce scrupule d'une âme si timorée, répond en s'écriant: «Ô! que cet état plaît à Dieu!»

Le plus souvent pourtant, c'est Fénelon qui est le militaire, et le prince semble le prêtre. Fénelon l'anime et le pousse. Il semble qu'il grossisse sa voix pour l'obliger d'avoir du cœur. Il lui écrit le mot biblique: «Combattez et soyez vaillant.»

Mais ne l'est pas qui veut. Il y faut ou l'énergie de race, ou une vaillante éducation. Il n'avait eu ni l'une ni l'autre. Il était né d'une femme passionnée, maladive et mélancolique. Il était l'œuvre d'un bel esprit mystique, qui l'éleva justement dans son grand moment quiétiste. Rien de plus énervant que la quiétude agitée. En général, l'éducation dévote, habituant l'esprit à l'espoir du miracle, à l'attente du surnaturel, détruit la foi en soi, le nerf, l'activité de l'homme. Cela détruit, on ne le refait pas. Un exemple saillant est celui des tribus d'Amérique que les missions convertirent; adoucis, christianisés, devinrent incapables de se défendre contre leurs sauvages voisins.

Les réponses du prince sont fort touchantes, mais elles donnent peu d'espoir. Il s'humilie et s'accuse encore plus qu'on ne le fait. On lui reprochait seulement la mollesse, l'indécision. Il se reproche la hauteur et l'orgueil (fatalité native, qu'il ne pouvait dompter même à l'égard d'un exilé, notre hôte, le pauvre Prétendant). Il se reproche le mépris des hommes. Là il exagère ou confond. Car son cœur charitable n'eut nul mépris du peuple. Quant à son entourage de cour qui le menait si mal, tout en eût été mieux s'il l'avait vraiment méprisé.

C'est du reste l'adresse instinctive des dévots de se dispenser de réforme en s'accusant, s'humiliant; ils esquivent par l'humilité. Il ne dit pas un mot sur le point essentiel, le défaut d'activité, et l'inertie mobile qui tourne, sans avancer. Il n'y peut rien changer. Il subit passivement ses défauts, qui sont sans remède, étant devenus sa nature. «Il se renferme, prie et lit.»

Ainsi, dans cet aimable prince, l'un des meilleurs hommes du temps, se trahit l'incurable vieillesse d'un monde qui va finir. Chez lui, c'est impuissance. Chez les autres, endurcissement. À la veille des plus grands malheurs, nulle réforme possible, ni dans l'État, ni dans l'Église. Tous se résignent à leurs vices, qui sont leur imminente ruine, aux abus qui, plus que la guerre, plus que tous les fléaux, vont amener la catastrophe.

CHAPITRE XV
SUITE DU GOUVERNEMENT DES SAINTS—L'ANNÉE 1709
1708-1709

On devinait que quelque chose de terrible allait arriver. Les prophètes ne manquaient pas; mais qui les croit dans ces moments? Les avertissements successifs, les appels à la pénitence, je veux dire aux grandes réformes, revinrent souvent, comme une cloche funèbre. Fénelon dès 93; Boisguilbert en 98; et celui-ci plus tard encore dans sa mémorable réponse à la principale objection: «Peut-on réformer l'État en pleine guerre?» Il cite avec raison l'exemple d'Henri IV et de Sully, qui vaillamment commencèrent la réforme bien avant la paix de Vervins.