Même espoir chimérique pour reprendre les Pays-Bas. Là, Beauvilliers, Chevreuse, montrèrent d'un coup ce qu'ils étaient, prouvèrent qu'ils ne soupçonnaient rien ni des affaires, ni de l'armée, ni du monde réel, de l'éternelle nature humaine. Ils eurent l'idée bizarre de mettre à cheval leur petit duc de Bourgogne, de lui faire commander la grande armée de France, de lui faire faire sur Marlborough cette conquête de la Flandre.

L'armée, péniblement refaite, n'avait pas besoin d'un tel surcroît de découragement. Inexprimables furent l'étonnement, et, s'il faut le dire, la risée. Le roi, jadis, avait amusé le soldat en lui donnant dans son bâtard, le duc du Maine, un général bancroche; mais celui-ci était bossu. Il y a bien des manières de l'être. Le bossu Luxembourg, fortement ramassé, donnait une idée d'énergie, de concentration redoutable. Mais le duc de Bourgogne était de ces bossus longuets qui sont la faiblesse même.

Saint-Simon, dont il fut le Dieu, ne peut dissimuler le triste effet de sa figure, nez long et long menton pointu, un grand désaccord des mâchoires, dont le râtelier supérieur débordait jusqu'à emboîter celui d'en bas. De là une parole et un rire ridicules. Les cuisses et les jambes trop longues, non qu'elles fussent inégales; mais l'extrême grosseur d'une épaule rompait l'harmonie générale et le faisait boiter. Il n'était pas mieux à cheval. Il s'y tenait fort raide. «Il y semblait une pincette.» Ce qu'il avait de beau et de charmant, les yeux, la fine et spirituelle physionomie, c'est ce qui ne se voit que de près, et point du tout de loin. À la tête des troupes, la silhouette étrange d'un avorton bossu, boiteux, fut tout ce que vit le soldat.

Le génie d'un Molière eût arrangé les choses qu'on ne serait pas arrivé à les rendre plus comiques. Sous lui dut commander l'homme de France le plus en contraste, le gros duc de Vendôme, patron des libertins, des mangeurs, des rieurs, cyniquement obscène et dissolu. Qui n'eût pas connu sa bravoure, aurait dit à le voir une femme grasse, impudente. Comme on l'a vu plus haut, loin de cacher ses vices, il en faisait trophée. Il était solennellement, triomphalement sale et immonde. Les soldats en riaient et ne l'aimaient pas moins. Ils le croyaient heureux, homme de grands réveils et de brillants coups de collier. Il avait cependant cinquante ans et devenait lourd. Manifestement, il baissait.

Le jeune duc, qui avait passé sa vie ou dans son cabinet d'études, au prie-dieu, ou dans une société délicate de pieuses dames, ne pouvait être qu'indigné. Il ne voyait rien, n'entendait rien de Vendôme qui ne dût lui faire faire un signe de croix. En toutes choses, même de guerre, il n'y vit qu'un damné bouffon qui ne pouvait qu'attirer sur nos armes la colère divine. Les coups hardis et hasardés, où Vendôme avait réussi, ne lui parurent que des folies heureuses. La circonspection naturelle du novice était autorisée par le déplorable mentor que le roi lui avait donné, M. d'O, qui déjà en pleine victoire navale, avait arrêté le comte de Toulouse et gâté son succès. Il n'avait promis qu'une chose, de ramener vivant M. de Bourgogne. Même les gens habiles que le prince consulta ensuite, étaient des hommes de tactique, opposés d'école et d'esprit à Vendôme, comprenant moins l'élan de nos Français. Seuls, peut-être, ils auraient bien fait, mais ainsi en contraste avec un génie opposé, ils ne pouvaient qu'entraver tout.

On avait tout porté en Flandre. On n'était pas assez fort sur le Rhin pour empêcher Eugène de le quitter et d'aller joindre encore Marlborough, comme il l'avait fait à Blenheim. Les faciles et brillants succès qu'on avait eus sur le premier, tant qu'il fût seul, furent bientôt arrêtés. Les dissentiments éclatèrent entre les deux partis qui divisaient l'armée. Ils s'accusent les uns les autres, et tous deux justement. Vendôme fut parfois lent, et le prince hésitant, trop circonspect. Toutefois nous devons, au total, en croire moins Saint-Simon qui était alors à Versailles, que les historiens militaires qui étaient présents.

Dans l'affaire d'Audenarde, où on se laissa surprendre, Vendôme, avec la droite seule, combattit l'ennemi, et jamais il n'obtint des conseillers du prince que la gauche le secondât. La nuit vint, nous sauva. Vendôme, exaspéré, voulait rester sur le champ de bataille, recommencer le lendemain. On lui dit qu'alors il resterait seul, ce qui lui arracha ce cri de fureur: «Vous le voulez? Il faut donc se retirer.» Et regardant le duc de Bourgogne: «Aussi bien il y a longtemps, Monseigneur, que vous en avez envie!» Brutalité cruelle qui s'adressait au moins coupable, à un enfant peu responsable de ce qu'on lui faisait faire. Les assistants pâlirent, baissèrent les yeux. La foudre aurait eu moins d'effet. Un tel outrage au petit-fils de France! Lui, il n'eut aucun embarras; il était chrétien, étranger aux idées de l'honneur du monde. Il ne dit rien. Peut-être, en son for intérieur, trouva-t-il qu'en ce mot si dur, tout n'était pas mensonge, et son respect religieux de la vérité l'empêcha de le démentir. Quoi qu'il en soit, cet étrange silence qui parut un aveu, n'édifia pas, il indigna. Il aggrava et enfonça l'outrage.

Pour comble, les conseillers du prince, voyant la retraite se faire un peu confusément, auraient voulu qu'il prît une chaise de poste, laissât l'armée, sous le prétexte d'aller au-devant d'un renfort. Vendôme l'en empêcha. Il craignait une débandade. Il n'avait que trop dégradé, par son imprudente parole, ce jeune prince qui, après tout, était le drapeau de l'armée; il sentit qu'on s'en prendrait à lui, s'il l'avilissait tout à fait.

Ces divisions enhardirent l'ennemi. Eugène et Marlborough prirent le dessein téméraire d'aller saisir la porte de la France, sa barrière du Nord, la place de Lille. Pour pénétrer ainsi en pays ennemi, il fallait tout prendre avec soi; l'armée d'Eugène, qui arrivait derrière, devait traîner un monde de vivres et de bagages. L'occasion était belle pour l'attaquer à part, isolée et embarrassée. Vendôme le voulait, mais on l'empêcha de bouger. Qui dit cela? L'apologiste même du duc de Bourgogne, Saint-Simon, qui ne peut s'empêcher de déplorer cette faute, et qui la juge inexplicable.

Par deux fois, Eugène, en personne, put amener ses troupes et ses convois, le matériel immense dont un tel siége avait besoin. Le 12 août, Lille est investi. Par un dévouement admirable, le vieux maréchal de Boufflers, qui était alors près du roi pour contrôler, diriger Chamillart, quitta une position si douce, obtint de se jeter dans Lille. Sa résistance obstinée, héroïque, donna quatre mois à l'armée pour venir au secours. Et elle ne vint pas. Le prince avait près de lui, pour l'autoriser contre Vendôme, un général sérieux, habile, Berwick, qui n'en donna pas moins de funestes conseils. On perdit du temps à percer des bois qui séparaient de l'ennemi. On perdit du temps en prières publiques, en processions où le duc de Bourgogne s'arrêta avec trop de complaisance. Il semblait étranger aux choses de la terre. Il avait acheté une lunette anglaise, et s'amusait le soir à observer la lune. Il menait à l'armée sa vie de Versailles, s'y livrait à ses jeux de femme ou de séminariste. Quand la nouvelle vint de la reddition de Lille, il jouait au volant et il n'interrompit point la partie. Son menin, M. de Gamaches, lui dit ce mot piquant: «Je ne sais, Monseigneur, si vous gagnez le royaume des cieux; mais pour celui d'ici-bas, il faut avouer que Marlborough et le prince Eugène s'y prennent de toute autre manière.»