Fénelon n'avait pas à se louer fort des Jésuites qui, dans l'affaire du quiétisme, l'avaient quitté si vite. Il n'en fut pas moins empressé et secourable pour eux dans leur péril des Rites chinois. Il écrivit au P. La Chaise une lettre ostensible où il louait le pape de bien examiner, de ne pas se presser de décider contre eux. Mais un plus grand service qu'il leur rendit, ce fut de se mettre avec eux dans la diversion qui détourna l'attention, qui fit oublier les Jésuites et poursuivre les Jansénistes.

M. de Noailles, qui lui avait enlevé l'archevêché de Paris au moment où il y touchait, goûtait fort, ainsi que Bossuet, la première partie de Quesnel, un livre janséniste fort modéré. Il l'avait approuvé, sans prévoir que la fin du livre serait tout à fait janséniste. Fénelon, en 1703, demande l'examen de Quesnel par les évêques, et lui-même donnant l'exemple, lance un mandement. La chose fut, tout à fait en cadence, travaillée à Versailles. Les Jésuites obtinrent du roi que Quesnel, alors à Bruxelles, serait arrêté. Fénelon l'apprit le 4 juin 1703, et à l'instant il fit avertir Beauvilliers pour que les papiers saisis de Quesnel fussent portés à Versailles et épluchés de près pour découvrir les secrets du parti. Le fin mystère qu'on brûlait de surprendre, eût été de savoir si les Jansénistes étaient en rapport avec les gallicans, Bossuet, Noailles. Cette secrète pensée de Fénelon se devine surtout par un mot passionné, qui échappe à cet homme si contenu: «Si on fait des mandements, il faudra bien que M. de Meaux parle, ou que son silence montre le fonds

Ce mot est le premier du terrorisme qui pesa sur l'Église. Quiconque n'attaqua pas les Jansénistes et se tut, fut suspect. Le seul silence compta pour jansénisme. Bossuet mourant (1704) fut forcé de parler, et condamna Quesnel. Saint-Sulpice, rival des Jésuites, et son grand homme, Godet, l'évêque de Chartres (et de Saint-Cyr), le confesseur de madame de Maintenon, se serait tu peut-être sur Quesnel, pour ménager Noailles, le parent de la dame. Mais il lui fallut suivre les amis des Jésuites sur ce terrain de guerre qui allait être pour eux celui de la victoire et du retour au pouvoir absolu. Fénelon, que Godet avait humilié jadis, prit doucement sa revanche. Il veut bien (24 mai 1703) «s'entendre avec M. de Chartres, mais sans que le roi le sache.» Clause très-favorable aux Jésuites. Car le roi, voyant ceux-ci appuyés également dans leur guerre au jansénisme, et par les amis de Fénelon, comme Beauvilliers, et par ceux de madame de Maintenon, comme le sulpicien Godet, par deux partis qu'il croit brouillés entre eux, le roi, dis-je, admirera une telle concordance et dira: «Les Jésuites évidemment ont ici la cause de Dieu, l'unanimité de l'Église.»

Ainsi le roi croyait Fénelon à Cambrai, et il était à Versailles. «Le grand homme à grand nez,» dont parle Saint-Simon, eût pu s'y reconnaître, même à ces traits physiques. M. de Beauvilliers lui ressemblait par le long et maigre visage, par ce nez fin, spirituel, chimérique, qui se reproduisait encore dans le duc de Bourgogne. Au moral, ressemblance encore plus forte. Beauvilliers, c'était sa douceur insinuante; Chevreuse, sa subtilité; le jeune duc, sa mysticité, avec plus de dévotion littérale, et moins d'esprit du monde. D'eux au roi, la pensée du maître filtrait dans les détours d'une infinie prudence. Le jeune prince n'agissait qu'à force de respect et dans les formes de la timide obéissance. Les deux ducs avaient pour moyen l'assiduité, la domesticité, dit franchement Saint-Simon, l'attitude humble, admirative, la tremblante idolâtrie. Ils le gouvernaient par le tremblement, toujours accablés, effrayés de la supériorité de son génie. Sans s'en apercevoir, il adoptait, répétait, leur imposait leur propre pensée, celle de Cambrai, qu'il avait reçue d'eux d'abord.

Toute la politique de Fénelon, qu'il soufflait à Versailles, portait sur un point faux: «Que l'Espagne était l'unique cause de la guerre, que les alliés étaient sincères, et que, du jour où le roi ne soutiendrait plus l'Espagne, la France aurait la paix.» Le duc de Bourgogne était le meilleur frère, il se saigna le cœur et fut de cet avis. Il mettait cette immolation de son frère aux pieds de Dieu. Quand on eut perdu l'Italie en 1706, on en vint à cette cruelle opération; sans consulter Philippe V, on offrit l'Espagne même aux alliés. Et cela juste au moment où cette pauvre Espagne semblait se relever un peu d'elle-même.

Le mouvement espagnol, mal représenté jusqu'ici, tint aux rivalités provinciales des Catalans et Castillans, au fanatisme de ces derniers, à leur haine des Anglais hérétiques qui soutenaient l'archiduc. La petite reine y montra un courage, un élan qui plut aux Espagnols. Berwick gagna la bataille sanglante, disputée, d'Almanza. Le duc d'Orléans déploya un vrai talent militaire; sans moyens, sans ressources, contrarié par la malveillance des dames dirigeantes, il reconquit la Catalogne, prit Lérida.

D'autre part, sur le Rhin, Villars fit une course hardie en Allemagne, rançonna le pays. Choses brillantes, de peu d'importance. Cela n'empêchait pas la France d'être morte réellement. On repoussa Eugène et le duc de Savoie qui entraient en Provence, mais on n'eut pas la force de les poursuivre dans leur retraite. Vendôme, qui refaisait en Flandre l'armée battue à Ramillies, avec des recrues ou des troupes découragées, n'osa bouger. On vit ce général, qui passait pour aventureux, en venir à la triste précaution de faire entre lui et l'ennemi une tranchée de cent lieues de long, misérable monument de peur qui fait penser à la muraille des Chinois, aux longs murs contre les barbares que bâtissaient les Byzantins.

En cette année 1708, la timide coterie des amis de Fénelon révèle son pouvoir par un événement de cour très-significatif. Chamillart, ébranlé, ne cherchant où se prendre, marie son fils; il peut lui donner une nièce de madame de Maintenon, et il préfère celle de M. de Beauvilliers, mademoiselle de Mortemart. Celui-ci, qui luttait contre le ministre, fait la paix avec lui et le domine, l'acquiert par ce mariage. Leur union devient si forte que Chamillart, pliant sous le fardeau des deux ministères réunis de la guerre et des finances, cède les finances à Desmarets, parent de mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse (les pieuses filles de Colbert). Les Colbert, on peut le dire, ont alors seuls tout le pouvoir. Ses neveux, Desmarets, Torcy, ont les finances, les affaires étrangères. De ses gendres, Chevreuse a le ministère occulte et la confidence du roi; Beauvilliers, la direction très-patente de l'ensemble et une influence directe sur la guerre, par le mariage qui unit sa famille aux Chamillart. Madame de Maintenon, en perdant Chamillart, sa créature, semble alors avoir perdu tout.

C'est l'apogée des saints, l'avénement réel du duc de Bourgogne, la rentrée violente des Jésuites au pouvoir par un directeur absolu, que les saints vont donner au roi.

L'incapacité de la coterie apparut tout d'abord dans les entreprises légères où elle entraîna Chamillart. Sur la foi de quelque intrigant, elle crut que l'Écosse, irritée contre l'Angleterre, n'attendait que le Prétendant pour se donner à lui. Les Anglais étaient avertis, surveillaient le passage. Forbin, si résolu, jugeait l'entreprise impossible. Ceux qui voyaient tout du prie-dieu, de la chapelle de Versailles, la déclaraient facile. Elle traîna, manqua. On n'en eut que la honte.