Fénelon le quitta en 1694, et cinq années après, en 1699, il parle encore des défauts choquants qu'il conserve. C'est alors qu'eut lieu le grand changement sous l'influence de sa petite femme et de M. de Beauvilliers. Dans cette année (23 octobre), le mariage, célébré depuis deux ans, devint réel. Il parut ravi d'elle; elle bien moins de lui, pleura beaucoup. (Arch. cur., t. XII.) Il était faible et délicat, et on les faisait vivre encore presque toujours à part. Grand accroissement de passion. Pour elle, il fut poète, fit quelques vers passables, se fit son humble et tremblant serviteur. Il l'appelait en plaisantant Draco, du nom du terrible législateur. L'orgueil, l'emportement, la dureté, tout mollit en lui par l'amour. Il s'attendrit, et M. de Beauvilliers (c'est son très-grand honneur), profitant de ce beau moment, lui étendit sa sensibilité, fit appel à son cœur, l'intéressa aux souffrances du peuple. Dès lors, ce fut un saint. Sa charité était extrême, et, dans ce but, il se retranchait tout ce qu'il pouvait. On eût voulu seulement qu'elle fût un peu plus raisonnée, moins aveugle pour les couvents. De même sa vie intérieure, son travail, n'étaient pas d'un prince, mais d'un savant, scribe ou lecteur à gage. S'il arrivait le matin à Marly avec le roi, dès qu'il l'avait accompagné, il revenait en hâte travailler à son cabinet de Versailles jusqu'au dîner de Marly; il s'absentait encore avant le souper. Il était ainsi tout tendu dans l'étude et la piété, tout à fait étranger aux hommes.

Cependant M. de Beauvilliers lui avait fait un devoir de connaître la France. Il l'occupa de poser les questions qu'il adressait aux intendants sur l'état de leurs provinces, lui fit étudier leurs réponses. Cette enquête, faite par des hommes officiels qui profitent souvent des abus, dévoila cependant une immensité de maux et de douleurs. Quelle terrible odyssée commence! jusqu'où iront les choses! Nous ne sommes encore qu'en 98, et déjà le pays semble à l'extrémité. Dans la riche Normandie, autour de Rouen, sur sept cent mille personnes, il n'y en a pas cinquante mille qui ne couchent sur la paille. Dans le Berry, vaste désert; les paysans sont des sauvages qu'on ne voit que loin des chemins, parfois assis en rond dans une terre labourée. Si l'on approche, ils disparaissent.

Ces mémoires parlent peu des protestants. On sent que c'est là le point délicat sur lequel on craindrait d'éveiller la sensibilité du prince. Les écrits qui restent de lui montrent qu'on le tint, à cet égard, dans une singulière ignorance. Il croit que «le nombre des huguenots qui sortirent du royaume peut monter (avec le calcul le plus exagéré) à soixante-sept mille sept cent trente-deux personnes.» Chiffre mensonger, ridicule, dans sa précision apparente. Il ne fait pas honneur à ses éducateurs, Fénelon, Beauvilliers. Ces hommes, délicats sous tant d'autres rapports, dès qu'il s'agit de l'unité de l'Église, semblent beaucoup moins scrupuleux. Il faut qu'ils aient bien mal instruit leur prince, qu'ils lui aient étrangement défiguré le passé. Il accepte la Saint-Barthélemy, l'impute aux protestants mêmes, par ce raisonnement singulier que, s'il n'y avait pas eu d'hérétiques, on n'eût pas tué les hérétiques. De ces lugubres souvenirs, il tire, non la pitié et l'idée de réparation; il conclut, au contraire, qu'il faut pour toujours fermer la France aux protestants.

En l'entretenant des maux de la France, des réformes dont elle a besoin, ses éducateurs l'abusèrent sur la grande réforme, la seule qui eût relevé l'État, la question des biens d'Église. «C'est de ces biens que vivent les pauvres. Il serait contre l'intérêt de l'État de les dénaturer.»

Sur d'autres points encore, il est trop évident qu'on le tint dans une ignorance voulue et calculée. On lui fait croire que le soldat en France est naturellement dévot. On lui fait croire que la noblesse est le soutien militaire de la France (erreur tellement démentie en 1674, où on lui fit son dernier appel).

MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, honnêtes, aimables et excellents par tant de côtés, étaient faits pour être dupes, et pour duper consciencieusement le duc de Bourgogne. Le premier, dévoué à Rome et aux Jésuites, leur livra le jeune prince, et employa sa modeste, mais grande et croissante influence, à relever les Jésuites, à leur rendre un pouvoir dont ils abusèrent cruellement.

Vers 1700, ils gisaient au plus bas. De tous côtés, ils venaient d'être connus, percés à jour. Non-seulement on les avait repris sur leur Morale relâchée, de plus en plus molle et fangeuse, mais par la découverte de leurs mensonges hardis sur l'Amérique et l'Orient, ils étaient la fable du monde. Leurs rivaux des Missions les convainquaient d'idolâtrie, et la Sorbonne les déclarait païens. Je dirai ailleurs tout au long comment au Canada, et comment en Asie, leurs masques tombèrent. Le chef de leur conseil étroit de la rue Saint-Antoine, le P. Tellier, fut doublement frappé et par les Sorbonnistes et par les Jacobins (l'inquisition dominicaine).

La Chaise avait pourtant la feuille des bénéfices, mais pour être obligé de les donner aux Sulpiciens, aux Missionnaires et Lazaristes. Ainsi enfonçaient les Jésuites. Qui eût dit qu'en si peu de temps ils remontassent, et que ce P. Tellier, si mal noté, serait en 1709 confesseur du roi, ou plutôt roi lui-même, et jusqu'à remplir la Bastille, toutes les bastilles de France!

À partir de 1703, l'année où Bossuet fut atteint de la maladie dont il mourut, Fénelon fut le grand évêque, le premier homme de l'Église. Il écrivait pour Rome (qui l'avait condamné) contre les Jansénistes, et sensiblement remontait.

La cour voyait venir son jeune duc de Bourgogne. Malgré l'antipathie du roi, de Cambrai à Versailles, il y avait en dessous un va-et-vient continuel. Le prince obéissant ne communiquait pas alors avec son maître. Même en Flandre, et traversant Cambrai, il l'embrassa sans lui parler. Mais, indirectement, il ne cessait d'en recevoir l'esprit. MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, faisant chaque semaine une petite retraite chez eux, à Vaucresson, voyaient là quelques bonnes âmes, de pieux officiers qui arrivaient de Flandre. Cambrai était leur passage nécessaire pour aller à l'armée. Par eux revenait la légende de la noble hospitalité du prélat, de sa charité, des secours qu'il donnait aux pauvres soldats. L'ennemi même, Marlborough et Eugène, l'aimaient, l'honoraient, faisaient respecter les propriétés de son Église. Le défenseur de Fénelon à Rome, le cardinal de Bouillon, ayant quitté la France, ils lui firent un triomphe, lui montrèrent leur armée, lui firent l'honneur de donner le mot d'ordre.