Autant il était sage de ne pas commencer la guerre, autant il était dangereux de faire le pacifique en pleine guerre, d'aller offrant, cédant de plus en plus. Mais rien ne suffisait; l'ennemi ne voulait rien que la France elle-même.
Un vent de paix, doux, énervant et fade, soufflait ainsi de Cambrai à Versailles, et l'on fit humblement les plus compromettantes démarches. Dans leur triomphe olympien, Marlborough, Eugène eurent ce surcroît de voir arriver en Hollande un homme de Versailles. Grotesque négociateur. C'était l'empirique Helvétius, médecin de Chamillart, guérissant par les vomitifs, célèbre pour des cures improbables, et qui spécialement avait, par l'ipécacuanha, tiré M. de Beauvilliers d'une diarrhée désespérée. Helvétius, qui était Hollandais, venait comme pour voir son père en Hollande. Personne n'y fut pris. L'absence d'un homme si connu tout d'abord marqua à Paris; on en rit dans l'Europe. La France offrait de faire rendre gorge au roi d'Espagne, de lui faire céder l'Italie, plus tard les Pays-Bas, plus tard l'Espagne même, et telle enfin de nos provinces.
Le cœur du parti de la paix, l'homme de la résignation, le vénérable enfant qui, de son vivant, fit légende, doit d'abord être bien connu.
Le duc de Bourgogne, né en 1682, n'avait rien de son père, Monseigneur, si lourdement matériel, rien de Louis XIV, si froidement équilibré, rien de la maison de Savoie dont il était par son aïeule et sa grand'mère; il n'eut la ruse ni l'esprit politique de cette maison. Il dériva entièrement de sa mère, fille de l'électeur de Bavière. Son aïeule maternelle était autrichienne; c'était une de ces filles de l'empereur Ferdinand qui peuplèrent l'Allemagne de Jésuites. Il descendait ainsi de Ferdinand II, le terrible fantôme de la guerre de Trente Ans, et, d'autre part, de l'ambitieux Maximilien de Bavière, des deux exterminateurs de l'Allemagne. Bigote et cruelle origine, qui ne promettait pas d'aboutir à cet aimable prince, qui n'en garda que la dévotion.
Sa mère était fort romanesque. Laide malheureusement, mais de cœur amoureux, d'esprit cultivé, distingué, elle ne demandait qu'à aimer, et, quand elle vint en France, elle se donna très-naïvement et aima son mari. Monseigneur, tout épais, inculte, fait pour les choses grossières, était disputé par tous et par toutes. Sa sœur, la charmante princesse de Conti, fille de la Vallière, l'amusait et le gouvernait; elle n'eut pas grand mal à l'éloigner de l'Allemande, qu'elle couvrit de ridicule. Il en eut trois enfants et ne l'aima pas davantage. Elle bouda, s'isola; il la laissa et l'oublia. Elle fut comme recluse à Versailles, et tourna tout son cœur, tout ce qu'elle avait de poésie et d'imagination, vers certain bijou italien, une jeune Tyrolienne, la Bessola, avec qui elle avait été élevée et qu'elle avait comme femme de chambre. C'est ainsi que Marie-Thérèse, femme du roi, avait eu une Espagnole en son intime intimité, et surtout pour certains petits soins corporels. La Bessola n'était nullement une intrigante; elle aimait elle-même tendrement sa princesse. Mais comme elle avait beaucoup d'esprit, elle la priait et suppliait de se modérer un peu, de cacher ce délire. Le contraire arriva. La Bessola ayant été malade, la Dauphine, éperdue, ne ménagea plus rien. Elle crut qu'on la lui avait empoisonnée, s'enferma avec elle, oublia tout devoir, toute convenance, ne vit personne, ni mari, ni enfants. Quand elle l'eut sauvée, elle sortit de là étrangère à tout le monde. Rien de plus triste que sa vie. Elle ne tarda pas à mourir, la pauvre Allemande. On parla de poison, et il y en eut un en effet, le délaissement, la moquerie dont elle était l'objet. Sa Bessola ne lui survécut pas.
Sauf le dernier de ses enfants (Berri, épais comme Monseigneur), ils semblaient nés sans père, de leur mère uniquement et de cet étrange roman. Le duc de Bourgogne eut l'aspect italien, un long et fin visage, les cheveux fort bruns et crépus; il naquit emporté, passionné, et de certaine passion (dit Saint-Simon) qui aurait aisément tourné aux goûts bizarres, à l'amour excentrique qui avait possédé sa mère. L'autre, le roi d'Espagne, Philippe V, fut, de tous les hommes connus, le plus asservi au besoin du sexe, à la vie conjugale, mais sombrement mélancolique, encore plus dévot que Bourgogne, craignant toujours la mort, l'enfer, et demi-fou.
Fénelon n'eut le duc de Bourgogne qu'à sept ans. Il en fut effrayé. De sa mère et de ses nourrices, des femmes qui l'élevaient, il était tout gâté. Faible et fougueux, orgueilleux, méprisant, cruel, railleur, et à chaque instant furieux. Subtil comme un Allemand, âpre, ardent comme un Italien. Fort pénétrant, précoce aux choses littéraires, ayant tous les défauts et des princes et des gens de lettres.
Fénelon, né lui-même ému, mais si fin et si calculé, dans l'embarras terrible où le mettait ce caractère, hasarda une chose, la médecine homéopathique; contre la passion, il usa d'elle-même. Il se donna à l'enfant, le nourrit de son âme. Ceux qui ne la connaissent, cette âme, que d'après les livres arrangés (comme l'ouvrage de Beausset), croiront qu'elle ne fut qu'harmonie. Il faut en croire Fénelon même, qui si souvent nous fait entendre les débats intérieurs qui se passaient en lui. On a parlé de l'homme double, mais que celui-ci fut multiple! mêlé de principes contraires! Le tout glissait sous la douceur chrétienne (naturelle et voulue), sous le poli de l'homme de cour et de l'élégant écrivain, mais sans se concilier. Il n'arriva, de guerre lasse, qu'à un état fort négatif, ce qu'il appelle «une paix sèche.» Il en était fort loin encore quand il forma le duc de Bourgogne. Il était au fort du combat. Il lui transmit ce combat même. Amitiés et disputes, quiétisme, ultramontanisme, foi systématique au passé, lueurs de l'avenir, utopies sociales plus ou moins chimériques, il verra tout dans cette éducation, et jusqu'à ce roman d'amour qu'on croirait sorti de la direction des Nouvelles catholiques.
Éducation très-hasardeuse, peu saine assurément, qui ne put qu'augmenter la fermentation d'une nature passionnée. Elle l'ennoblit, mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon, mêlé du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier rapport, il était plus qu'imitateur; il était le singe du maître. Dès qu'il le voyait faire un travail pour lui, il en faisait autant sans en parler. L'orgueil de la naissance, dont lui-même plus tard il s'accuse sans se corriger, était très-fort en lui, et, en rendant au précepteur ce que doit l'écolier, il le cachait à peine sous les dehors d'une fausse modestie. Il disait à neuf ans: «Je laisse derrière la porte le duc de Bourgogne et ne suis avec vous que le petit Louis.»
C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli par sa grande précocité morale et sexuelle. Il n'était pas né mal fait; sa taille resta droite, tant qu'il fut dans les mains des femmes. Mais, pendant ses études, de bonne heure elle tourna, et il devint un peu bossu. On l'attribua à l'assiduité avec laquelle il tenait la plume et le crayon. On essaya de tous les moyens connus alors, des plus durs même (la croix de fer). Mais rien n'y fit. Il en était fort triste, ayant besoin de plaire. Rien peut-être ne contribua à le contenir et à le jeter dans la grande dévotion. Il aima, mais uniquement dans le cercle du devoir, et n'eut d'Eucharis que la sienne, la duchesse de Bourgogne.