Ce triste siècle s'est survécu douze ans, jusqu'à la mort du duc de Bourgogne. Mais, pour le coup, il est fini. La guerre aussi réellement; elle a perdu son nerf. Le règne enfin, ce règne excédant de soixante-douze ans va finir. Louis XIV a l'air de vivre encore jusqu'en 1715.

L'autre siècle est déjà tout entier en dessous, le siècle de la libre pensée, celui des libertins, comme on disait, siècle des audaces effrénées dans l'infini spirituel. Est-ce assez de l'appeler, comme Hegel, l'empire de l'esprit? Ce siècle a dit son nom, plus complet, plus profond: Retour à la nature, retour aux sentiments de la vie, de l'humanité.

Il naît dans les souillures, celles de l'autre siècle et les siennes. N'exagérons pas, toutefois. Il a de moins l'hypocrisie. Il a de moins les hontes ténébreuses d'anti-nature où son prédécesseur a trop vécu. Il est bruyant, il est cynique, il étale ses vices au soleil. Il ne les cache pas aux égouts.

L'Anti-nature, par-devant, c'est la Trappe. Et ailleurs? on n'ose dire quoi. Triste par les deux faces, et profondément triste! même désespérée aux choquants sonnets de Shakspeare.

La Nature, même vicieuse, a la lumière pour elle et la joie de la vie. Ne s'égarant pas dans la nuit, elle peut retrouver son chemin. C'est un caractère vigoureux du XVIIIe siècle. Il s'ouvre par un immense, par un strident éclat de rire sur la bulle Unigenitus. Il se pose déjà dans sa forme première avec son roi des libertins, cet homme doux, de tant d'esprit, facile et humain, le Régent, qui ne put haïr ni punir, qui pleurait ses ennemis, oubliait ses amis et laissait tout aller au vent.

On n'a pas dit pourtant assez une chose, c'est que cet homme si gâté, dans ses vices, n'eût point l'infamie de son père, ni la saleté de Vendôme. Un meilleur temps commence. L'orgie est bien l'orgie, mais elle ne se passe plus d'esprit ni de gaieté. Elle viole la morale, mais non plus l'histoire naturelle. Les femmes sont débordées, et cependant un peu plus fières. Les filles de théâtre moins complaisantes (V. chansons de Maurepas). Ce que les casuistes toléraient sous Louis XIV, ce que la bonne madame d'Elbeuf avouait (sans y trouver le moindre mal, V. Saint-Simon), n'eût plus été possible, même aux soupers du Régent. Ses dames, d'Argenton, Tencin, Parabère, exigeantes et brillantes, libertines pour leur propre compte, par leurs saillies obligeaient de compter. Et quand une fut noble et digne, comme mademoiselle Aïssé, elle sut imprimer le respect.

Ce sont des différences d'un siècle à l'autre qu'on a trop peu senties. Maintenant, voyons l'homme même.

Il ne s'agit pas de refaire, encore moins de copier, le grand portrait, si fort, si fin dans le détail, qu'en a fait Saint-Simon. Tous l'ont lu, tous le savent. Je me tiendrai surtout aux points qu'il laisse dans l'ombre.

Il n'y eut jamais un homme plus doué. Brillant esprit, rapide à prendre tout au vol, étonnante mémoire, et, avec peu d'études, un monde de connaissances. Tous les arts. Et la grâce en tout.

Il ne manquait à cela qu'une certaine base de fixité, de personnalité. Il était né d'éléments trop divers et d'opposition monstrueuse. Son père, Monsieur, était une jolie petite italienne (un Mazarin, selon toute vraisemblance). Ce pauvre prince, sur l'injonction du roi, dut avoir des enfants, et il fut épousé par la robuste et hommasse bavaroise, Madame, d'un corps, d'un esprit mâle, qui n'en faisait grand cas.