Entre de tels époux, il est bien clair que Madame fit tout, Monsieur rien. Elle fit un corps vigoureux qui eut peine à s'éreinter par les excès. Elle fit un esprit curieux, nullement inerte (comme Monsieur), mais, au contraire, actif et voyageur à travers toute science, avec un goût d'universalité étranger à la France de ce temps-là (donc allemand, si je ne me trompe). Qu'eut-il donc de son père? Peut-être le goût italien de la musique, peut-être aussi une certaine facilité débonnaire. Mais il ne tomba pas, comme son père, au burlesque, à la platitude. Le principicule italien, la femmelette et le vieux mignon, qui étaient les traits paternels, ne parurent point dans le Régent. Il était fort vaillant, comme sa mère, très-franc du collier, net, lucide au champ de bataille. Il vit clair à Turin. Il vit clair en Espagne; il vit et fit, à travers mille difficultés qu'on lui suscita. Il y eut des succès, prit des places qui avaient arrêté Condé.

Ce que sa courageuse mère ne lui transmit pas, malheureusement, ce fut l'orgueil. Ce soutien lui manqua. Il fit bon marché de lui-même, il n'y tenait pas, et n'exigeait pas qu'on y tînt. De là un abandon étrange, un grand laisser-aller, beaucoup d'indifférence pour le bien et le mal. Il appelait cela aimer la liberté. Et il citait l'heureuse liberté de l'Angleterre sous Charles II.

Une chose lui fit grand tort, d'avoir un héros favori, de vouloir être un Henri IV, de vouloir lui ressembler, même de visage. Prétention assez commune de nos Bourbons, qui leur était fort chère, en raison de l'invraisemblance. Louis XIII en parlait, voulait qu'on y crût. De même le duc d'Orléans, qui n'y avait aucun rapport. Sa bonne corpulence allemande ne rappelait guère le Béarnais. Sa face pleine et sanguine manquait du fameux nez. Il avait la facilité, mais dans l'abondance éloquente, non l'étincelle du silex, l'éclair gascon. Cette faiblesse d'imitation mena loin Orléans. Si on l'eût laissé en Espagne, il eût rappelé Henri IV par sa valeur. Mais on fit croire au roi qu'il était ambitieux, qu'il supplanterait Philippe V, et on le tint en cage. Il ne put imiter d'Henri que ses galanteries, point sa sobriété. Dans son désœuvrement, il s'enivra de plus en plus.

Dans l'affaissement du vieux monde, le nouveau n'étant pas encore, tout semblait incertain. Orléans eut plaisir à rire de tout ce que croyait Versailles. C'était au fond le mouvement du temps, et surtout celui de Paris. Le siècle semblait suivre, à son début, le précepte de Descartes: Douter d'abord de tout, avant de reconstruire. On secoua, on remua toute base, et la morale même. Cela parut, dès qu'on osa. Mais, déjà au Palais-Royal, le précepteur du prince, Dubois, l'endoctrinait à son profit, pour détruire en lui toute foi, surtout la foi à la vertu, le conduire au mépris des hommes.

D'où venait ce Dubois? Du plus sale endroit du palais. Les dégoûtants insectes de latrine et d'alcôve pullulent les uns par les autres. Monsieur reçut Dubois de son ami de cœur, du chevalier de Lorraine, et judicieusement lui confia son fils unique. L'utilité de ce coquin fut de convertir le jeune prince au mariage qu'on lui imposait. Le roi lui fit accepter sa bâtarde, fille de Montespan. Déplorable union. Le jeune homme y sentit le froid de la mort. Rien au cœur. Un orgueil infernal et profond. Il l'appelait madame Lucifer, et elle en souriait. Elle ne rêvait qu'une chose, faire régner les bâtards, son frère le duc du Maine, et elle lui livrait tout ce qu'elle savait de son mari. Il ne l'ignorait pas. Il ne se fâcha point, mais se jeta dans le désordre. Il essayait parfois aussi de l'étude, faisait de la chimie avec le célèbre Humbert. Saint-Simon le blâme de ces vaines curiosités. Mais c'est encore par là qu'il est un vrai représentant du siècle.

Elles donnèrent, il est vrai, une prise à ses ennemis. La puissante cabale qui voulait continuer l'imbécillité du vieux règne et le triomphe des Jésuites, saisit aux cheveux l'occasion d'écarter, de perdre Orléans, d'introniser le duc du Maine. On ne comptait guère l'enfant de quatre ans qu'avait laissé le duc de Bourgogne. On croyait qu'il ne vivrait pas.

L'affaire fut bien montée. On profita de l'émotion extrême de cette mort si prompte, de l'ébranlement des imaginations qui se perdaient en conjectures sinistres. On dénonça sans dénoncer. On n'articulait pas l'accusation, mais on fuyait le prince, on frémissait, on pâlissait, on levait vers le ciel de tristes yeux. Si on ne parlait pas, c'est qu'on ne voulait pas briser le cœur du roi. Mais on aurait eu tant à dire! Comédie scélérate, à laquelle cette vieille Maintenon, uniquement dévouée à son pupille, ne rougit pas de s'associer. Le roi n'était pas rassuré. Heureusement, pourtant, il ne perdit pas son bon sens. Quelques hommes honnêtes, comme son chirurgien Maréchal, n'aidèrent pas peu à l'affermir.

Quant au peuple, d'avance aigri par ses misères, il donna fort aveuglément dans le panneau. Nul doute qu'il n'y ait eu de l'art et de l'argent. Plus d'une fois, dans cette histoire, on a pu étudier les procédés, toujours les mêmes, par lesquels un grand corps, riche et disposant des aumônes, fabrique à volonté des mouvements spontanés. Que de fois, au XVIe siècle, ces mécaniques grossières furent-elles heureusement employées par les moines d'alors et par les curés de la Ligue!

Quand Orléans mena le deuil du duc de Bourgogne, ce bon peuple était sur le point de le mettre en pièces; il criait, maudissait, menaçait du poing. À Versailles, à Marly, persécution plus cruelle; où il était, on faisait le désert. Désespéré, il suivit le conseil (perfide et dangereux) qu'on lui donnait pour le perdre. Il demanda au roi qu'on lui permît d'entrer à la Bastille, qu'on le jugeât, ce que le roi sagement refusa. La prison seule l'aurait déjà flétri.

Quand même on ne saurait rien des deux rivaux, on se déciderait par une chose, une seule, qui dispense du reste: