Lorsque mourut le grand Dauphin, et avec lui sa violente cabale qui déjà voulait perdre le duc d'Orléans, Saint-Simon le croyait au comble de la joie. Il le trouva en larmes qui pleurait son ennemi.

Lorsque mourut Louis XIV, son bien-aimé duc du Maine, si monstrueusement favorisé, le soir rit et fit rire tout ce qui était là. Il bouffonna, d'un tel talent de mime, que personne ne put se tenir. Ce tonnerre de gaieté perça les murs, jusqu'au mourant peut-être.

Orléans avait aimé fort le duc de Bourgogne, et il était plein des idées de Fénelon. Qu'il pût être accusé d'une chose si atroce, cela le jeta dans le désespoir. Un de ses intimes le trouva sanglotant, se roulant par terre. Et cependant il faut avouer qu'il n'était pas tout à fait innocent des idées odieuses que l'on pouvait avoir. S'il était doux, en revanche il était étonnamment faible, tout livré à sa fille, la petite duchesse de Berry, un prodige de vices, vraie Messaline. On la crut une Brinvilliers. Elle haïssait la duchesse de Bourgogne. Elle pouvait souhaiter sa mort; mais jusqu'à la lui donner? Non.

Toute violente qu'elle parût, on ne voit pas, malgré sa terrible réputation, qu'elle ait rien fait d'atroce, même quand elle fut toute-puissante. Elle fut débordée, mais non à la mode d'alors, hypocrite et passive. Elle était intrépide dans le mal, affichait, montrait tout, et plus encore peut-être qu'il n'y en avait. Sa courte vie fut un suicide. Elle n'eut point les arts du temps. Elle voulut, ce semble, périr, se tua, s'extermina par les grossesses.

Pour la comprendre, il faut se rappeler qu'elle naquit de la discorde même. Orléans, marié malgré lui, l'eut d'une femme où il voyait son tyran, son espion. La petite entendit Madame, si grand'mère, parler outrageusement de la bâtarde. Elle fut élevée, dirigée, par une ennemie de sa mère, une ex-maîtresse d'Orléans, la fille de sa nourrice, une De Vienne, femme de chambre perverse, et qui la fit à son image.

Elle fut très-précoce, en contraste parfait avec sa taciturne mère, tout en dehors, parlante, amusante, dans ses caprices passionnés. Orléans, avec ses roués, ses maîtresses payées, était réellement seul. De plus en plus, il fut pris par l'enfant. Il ne la quittait guère. À peine grandelette, elle le tenait à sa toilette les matinées entières. Elle se fit son camarade en tout. Le soir, il buvait; elle but. Dans la demi-ivresse et l'effréné babil qu'elle donne, elle l'imitait, le dépassait en risées de l'Église et de la vieille cour, et de sa mère surtout. Celle-ci, avec un parler gras, traînant, une grande paresse, semblait une eau dormante, comme un marais suspect. Elle avait une grâce oblique, n'étant pas trop droite de taille, boîtant un peu tout bas (non pas tant que son frère). Elle était belle, pourtant n'attirait pas, avec des joues pendantes, des sourcils ras, pelés roses, qui ne donnaient pas bonne idée de sa peau. Plus, telle infirmité peu agréable dans le monde. Le père, la fille, avaient un très-vilain plaisir à disséquer la mère. La fille la méprisait, se comparait. Grande et jolie, svelte, légère, elle avait de charmantes mains dont son père, dit-on, raffolait. Ses yeux, non rassurants, quelque peu égarés, avaient l'attraction des demi-fous. Elle plaisait par ce qui doit plaire (mais non aux hommes vicieux), la furie du plaisir. Elle ne savait pas sa mesure, s'abandonnait de manière effrayante. Une fois, à quinze ans, devant toute la cour, elle s'enivra avec son père et fut malade, au point de salir tout.

Nul doute que la De Vienne ne la dressât à faire le dernier outrage à sa mère, à profiter des hasards de l'ivresse pour la supplanter tout à fait. En ce siècle, l'inceste était fort à la mode chez les princes et les grands prélats, toléré dans le bas clergé, où la parenté la plus proche couvrait tout, dispensait du bruit. Bientôt, dans un petit roman, Montesquieu exalte les unions patriarcales entre frère et sœur. Les dispenses s'étant élargies depuis le Moyen-âge, la cousine, la nièce étant déjà permises (et bientôt la sœur de la femme), on disait que la sœur serait permise aussi. Et tel Italien dit: la fille!

C'est la fureur première dans l'émancipation de braver tout. Il suffit que la chose parût hardie, impie, pour qu'on l'ait faite alors. Orléans, qui fuyait Sodome, tomba-t-il au piége de Loth? Il le niait. Mais deux choses feraient croire qu'il en fut ainsi. Il se montra très-froid pour marier sa fille au duc de Berry, qui pourtant l'approchait du trône. Et elle, d'autre part, mariée, exigea de son père ce qui pouvait le mieux dégrader sa mère comme épouse, constater à quel point il préférait sa fille. Il s'agissait d'un collier de diamants qui venait de la succession de Monseigneur, et qui était alors dans les écrins de madame d'Orléans. Elle voulut qu'on le lui ôtât, que son père le lui mît au cou, à elle. Il n'osait, hésitait; il remontrait que sa femme allait éclater près du roi. Elle fit de si épouvantables cris, qu'il eut peur d'elle encore plus que du roi. Brave de peur, il affronta madame d'Orléans, se fit ouvrir sa garde-robe, ses pierreries, enleva le collier.

Grand bruit. La duchesse de Bourgogne prêcha en vain l'orgueilleuse. Il fallut que le roi intervînt, la forçât de restituer et demander pardon. Il chassa la De Vienne. Elle fut enragée, donna cours à sa haine, à son envie, contre la duchesse de Bourgogne, dont la mort très-prochaine d'autant plus lui fut imputée.

La France tout entière était si occupée et de ces bruits et de la Bulle, que la guerre lui semblait une affaire secondaire. La mort du duc de Bourgogne compliquait pourtant la situation en rapprochant de la succession Philippe V. Louis XIV eut la maladresse de traîner, d'hésiter à tirer de lui la renonciation qu'attendait l'Angleterre. Elle retira bientôt ses troupes, quinze mille Anglais. Mais les Allemands qu'elle soldait s'obstinèrent à rester, à servir sous Eugène. S'il fût resté le vrai Eugène, il aurait marché sur Paris. Il devint un vieux tacticien. Pour prendre Landrecies, il étendit ses lignes à dix lieues de distance. Un conseiller du Parlement, qui se promenait, vit le premier un point faible où on pouvait le forcer.