À Versailles, à Marly, Orléans reste seul. On craint madame de Maintenon, le duc du Maine. Mais beaucoup regardent vers lui. Beaucoup attendent, espèrent de ce côté. Et lui, que fera-t-il? rien du tout, que boire et dormir, le soir s'enfermer pour l'orgie. Mais à force de ne rien faire, il grandit cependant. Par la force des choses, il devient le roi de Paris.

Belle fortune pour ce paresseux. Il est désiré à la fois des incrédules et des croyants, des esprits forts, des jansénistes. Ceux-ci, ces hommes austères, sous la persécution cruelle, sont bien forcés de faire des vœux pour l'avénement de la tolérance. Combien plus les infortunés protestants, si barbarement écrasés!

Rien ne profita plus au duc d'Orléans que la bulle Unigenitus, les furieuses et grotesques violences de Tellier pour la faire recevoir. Cela d'avance tuait le rival d'Orléans, le duc du Maine, favori du parti bigot, sous lequel eût continué le règne du Néron jésuite.

Aristophane est grand dans son Plutus vainqueur, qui voit à sa cuisine les dieux destitués, heureux de lui tourner la broche. Rabelais est colossal dans le Gargantua; son rire est un tonnerre qui lézarde et fend le vieux ciel. Mais combien est supérieure la farce de l'Unigenitus, où la Rome idiote, sans s'en apercevoir, se moqua d'elle-même, exterminant et le catholicisme, et le christianisme, et, que dis-je? toute religion!

L'heureux Voltaire avait justement dix-huit ans. Ce fut là son point de départ, il eut de quoi rire pour un siècle.

Tout est miraculeux dans cette bulle. Sa naissance même est un prodige: un roi emploie ses efforts, ses millions (et dans ce temps de banqueroute), un argent emprunté à quatre cents pour cent! pour obtenir du pape, quoi? que le pape condamne la maxime des royalistes: L'excommunication injuste est nulle, qu'il condamne les gallicans et désarme la royauté.

Il insiste pour que le pape se déclare infaillible et dans le dogme et dans le fait, pouvant forcer de croire non-seulement l'absurdité logique, mais le faux matériel, dire ou que trois font un, ou que le soleil luit la nuit.

Il veut que le pape tranche à grand bruit la profonde question de la Grâce, où est la base même du christianisme, question sur laquelle le pape même avait commandé le silence. Les protestants, les jansénistes, en rapportant tout à la Grâce, en abandonnant l'homme à Dieu, rendaient moins nécessaire le prêtre. Celui-ci gagne tout, à décider contre la Grâce, pour le libre arbitre de l'homme, si l'homme n'est libre que d'obéir au prêtre.

Les Jésuites poussaient dans ce sens, qui livraient tout au prêtre-Dieu de Rome. Au fond de leurs colléges et de leur vieille scolastique, ils se trompaient d'époque. S'étant armés du fouet que le roi mettait dans leur main, ils prirent le grand public rieur pour un écolier de sixième, ils fouettèrent au hasard pour lui faire dire: Le pape est Dieu.

La papauté, depuis des siècles, gravitait vers cela, et fatalement devait y arriver. Elle le désirait, le craignait. Par scrupule? non; mais par l'intelligence du danger qu'elle courait. Dans sa force, à l'époque où elle exterminait des mondes (Albigeois, Hussites, Moresques, Protestants), elle ne formula pas cela; comment oser le faire au temps de sa décrépitude? Elle avait un pressentiment que si, vieille, édentée, quasi-paralytique, elle sautait sur l'autel, en béquilles, il lui arriverait malheur. Il fallait la sottise de son terrible adorateur Tellier pour lui faire faire le pas qui devait lui rompre le cou.