L'année même de la Bulle, 1713, contre l'inquisition jésuite commence une contre-inquisition. Quelqu'un, on ne sait qui, publie les Nouvelles ecclésiastiques, violent journal satyrique, qui a duré 80 ans. Le secret fut impénétrable. De Paris, la feuille invincible, insaisissable, courait toute la France.
L'ingénieuse organisation de ses propagateurs a servi de modèle aux grandes sociétés de la Révolution, spécialement aux Jacobins, sous Duport et sous Robespierre, et le tableau qui l'expliquait faisait tout l'ornement de la salle de conférences à leur club, rue Saint-Honoré.
Cruelle piqûre pour les Jésuites. Tandis que le trio de leur conseil étroit (Doucin, Lallemant, Tournemine) souffle le feu de la persécution, eux-mêmes ils sont persécutés. D'invisibles flèches (aiguisées, assure-t-on, dans les ruines d'un vieux moulin de Vaugirard) volent jusqu'à leur rue Saint-Antoine, jusqu'à Versailles, et transpercent Tellier. Que fait donc la police? D'Argenson court, crie, cherche, ne trouve rien. Maintes fois on eut l'insolence de lui jeter dans sa voiture, à plein paquets, le criminel journal. Encore moins la police du Parlement trouve-t-elle. Est-il sûr qu'elle veuille trouver? qui sait si elle-même ne travaillait pas aux Nouvelles ecclésiastiques?
Les Jésuites tombaient dans le désespoir. Leur P. Lallemant avouait qu'on ne pouvait rien faire en France, si l'on n'y importait l'inquisition d'Espagne. D'autres disaient: «Il y faudrait du sang!»
Ils se trompaient s'ils crurent n'avoir rien fait. Ils avaient fait beaucoup. Ils avaient réglé la Régence, donné la France au duc d'Orléans.
Plus le roi était un fléau, plus on craignait qu'il ne continuât ce règne désespérant de soixante-douze années par une régence jésuite, un conseil d'imbéciles où des Villeroi seraient présidés par le petit fourbe bancroche, le duc du Maine, c'est-à-dire par l'interminable Maintenon et par le noir démon Tellier. Celui-ci avait fait une chose bien rare en politique et dont il pouvait être fier. Il avait mis d'accord les partis opposés, les hommes les plus contraires d'idées, de mœurs. Les plus honnêtes magistrats, exemple d'Aguesseau, n'attendaient rien que du roi des roués.
Tellier n'y voyait plus, de rage. Il désirait moins le triomphe que la mort de ses ennemis. Son rêve était de faire chasser tout évêque récusant. Noailles surtout, Noailles. Il s'acharnait à lui, comme un chien sur un os. Il le voyait déposé, dégradé, lui arrachait son cordon bleu (en rêve), le mettait de sa main dans un in pace, le murait là, jetait la clef à l'eau. Pour en venir à frapper ce grand coup de terreur qui eût emporté tout le reste, il fallait dompter le Parlement même, le sortir de sa position expectante (d'enregistrement sous réserve), où trop visiblement il attendait la mort du roi. On voulait le briser par un enregistrement sans condition qui démentirait tous ses précédents et le déshonorait, de plus, lui faire subir un édit d'après lequel tout évêque devait souscrire purement et simplement, sinon être poursuivi. En même temps, le roi sollicitait Rome pour qu'elle lui déléguât le droit de poursuivre et de déposer les évêques. Énorme pas du pouvoir absolu, qui de Louis XIV eût fait un Henri VIII, eût aplati d'ensemble les évêques et le Parlement, eût désarmé et Rome et les conciles de ce droit de déposition,—pour le transmettre à qui? en réalité à Tellier, à la Société, à son comité de salut public.
Les Jésuites, je l'ai remarqué aux temps de l'Armada et de la Ligue, étant plus fins qu'habiles, sont retombés toujours dans la même faute, celle de faire des écheveaux trop compliqués, tissus de tant de fils cassants, que rien ne leur arrive à point. Ce qui ne peut réussir que par la réussite de tant de choses, ne réussit jamais, avorte.
Ici, que de choses incertaines! Rome faiblirait-elle jusqu'à donner au roi la haute justice sur les évêques? Le vieux roi aurait-il la force de pousser si loin cette affaire? Vivrait-il assez pour cela? Et après lui, qu'adviendrait-il?
Pour sa résolution, elle paraissait forte. Il était au dernier degré d'endurcissement. Jugeons-en par les faits. La reine Anne mourante avait demandé qu'on tirât de leurs chaînes cent trente-six galériens protestants. Cela fut exigé, imposé au traité d'Utrecht. Mais c'était si pénible au roi qu'à peine permit-il que quelques-uns partissent; ils ne furent, la plupart, délivrés qu'à sa mort. Quant aux jansénistes, l'un d'eux, un bon vieux gentilhomme, M. de Charmel, qu'autrefois il avait aimé, demandait à venir à Paris pour se faire tailler de la pierre. Le roi refusa; il fut opéré par des chirurgiens de village et mourut au bout de trois jours.