La simplicité, la crédulité du roi et de madame de Maintenon dépassent tout ce qu'on peut croire. Ils voient la vieille machine de dévotion extérieure aller son train, et ils ne voient pas qu'il n'y a plus rien dessous. On se moque d'eux tout le jour. Les plus impies farceurs se font passer pour saints (Marcé, Courcillon, V. Saint-Simon). Une dame est surprise par son mari en adultère, et c'est le mari qu'on enferme; elle fait croire au roi qu'il voulait la faire protestante (Staal).

Le jansénisme fut un coup de fortune pour madame de Maintenon. Il occupa le roi. Il lui donna chaque jour quelque affaire, quelque ennui, quelque colère, enfin ouvrit une carrière à l'âcreté d'humeur. Les lettres de Fénelon à Tellier (22 juillet 1712), les paroles de Tellier au roi, se résument en un mot: Tout est perdu!—Comment? tout est perdu?—Oui, si l'on ne réprime vigoureusement le jansénisme, qui est à la fois l'hérésie et l'avant-garde des libertins. Son chef, Quesnel, est Anti-Christ; la Bulle le dit en propres mots. Dans ce péril immense, on ne peut ménager nul moyen de salut public.

Le roi le sent; avec regret il emploiera non-seulement la force, mais, il le faut, l'argent. Il corrompt les évêques pour les faire devenir des saints. Le beau Rohan, l'intrigant Polignac, Bissy, l'évêque de Meaux que son prédécesseur Bossuet appelait «un petit fripon,» ont rejeté d'abord la Bulle. Mais le roi sait les attendrir. À Rohan (fils du roi, peut-être par la belle Loubis) il donne la grande aumônerie, à Bissy le chapeau. Polignac reçoit de l'argent. Madame de Maintenon a désormais, heureusement, une affaire. Elle négocie pour la Bulle, elle fait trotter Bissy chez les évêques; c'est le grand chien de chasse qui les rabat dans les filets.

Le roi fut surpris des oppositions. On lui avait dit que personne ne soufflerait. Sa grande prétention avait toujours été (dans cet affaissement de la papauté), de la suppléer, d'être pape. Il l'avait été en 82 à la tête des gallicans. Il l'avait été en 88, à grands frais, il est vrai, en expulsant 500,000 hommes. Il crut l'être en 1713, en se faisant le bras de Rome contre les gallicans, contre les jansénistes, en imposant de force, comme article de foi, cette déification prodigieuse de la papauté. S'il avait été vaincu par l'Europe, il se relevait triomphant dans la théologie. Il avait demandé et obtenu la Bulle, et ses Jésuites français l'avaient dictée. Il l'imposait au monde catholique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Autriche,—oui, même à cette Autriche qui lui faisait encore la guerre. Le prince Eugène n'avait pu empêcher Villars de prendre Landau, Fribourg, de rançonner l'Allemagne. Et la paix fut faite à Rastadt. Mais l'empereur Charles VI, dans Vienne, était obligé de recevoir et croire (s'il était catholique) la Bulle de Louis XIV. Quelle gloire pour ce nouveau Constantin, cet autre Théodose!

La France seule avait la tête si dure, qu'en donnant aux autres la Bulle, elle n'en voulait pas pour elle-même. Paris, repaire d'athées, d'incrédules, de mauvais plaisants, en faisant des ponts-neufs, des noëls, où le nouveau-né, l'avorton, était durement houspillé. L'autorité royale n'y faisait rien. Chose triste, le roi, à soixante-seize ans, retrouvait le Paris de la Fronde, qui le chassa enfant et le fit fuir à Saint-Germain.

Aussi ne refusa-t-il aux Jésuites nulle mesure de rigueur. Des curés qui s'émancipaient furent mis à la Bastille, des évêques internés, des docteurs remis à l'école, enfermés dans les séminaires. À la Sorbonne, les dernières violences; le syndic, à chaque opposant, criait: «Écrivez qu'il résiste au roi!» On chassa des docteurs, et quatre, fort âgés, furent durement exilés. Des sœurs furent maltraitées, mises à la porte, des couvents entiers détruits, dispersés. En un an, les prisons si pleines, qu'on fut obligé d'enfermer les suspects dans leurs propres maisons, avec des recors, des exempts. Le bon vieux Rollin fut chassé de son collége de Beauvais. Des oratoriens, des feuillants, toutes sortes de gens pêle-mêle, persécutés. Les Jésuites étaient si furieux qu'ils se persécutèrent eux-mêmes. Leur père André, éminent par son esprit philosophique, sa douceur et sa tolérance, parut avoir trop de mérite pour ne pas être janséniste. Un autre Jésuite, trop doux, eut pour punition la défense de porter perruque sur sa pauvre tête pelée.

Quiconque avait un ennemi était suspect et poursuivi. Les plus futiles prétextes suffisaient. Il est austère, retiré... janséniste.—Il est libertin, janséniste. À tel jour maigre il a fait gras: janséniste, à coup sûr.

Quelques-uns furent jetés dans des cachots profonds, d'une humidité meurtrière. Beaucoup prirent peur, et, sans pain, sans argent, fuyaient dans la campagne, et, s'ils pouvaient, hors du royaume. Seconde émigration, après la protestante.

Les jansénistes résistaient, et les protestants ne résistaient pas. Cependant, la persécution des premiers raviva celle des seconds. Nombre d'entre eux envoyés aux galères. Si le roi eût vécu, l'affaire gagnant toujours, on arrivait aux prétendus athées. Fontenelle eût été mis dans une forteresse, si d'Argenson ne l'avait protégé. En revanche, d'Argenson fit sa cour en emprisonnant le jeune et illustre Fréret, savant universel et pénétrant critique, qui, dans sa dissertation sur l'origine des Français, s'était affranchi des mensonges du père Daniel.

Le peuple de Paris était tellement contre la Bulle, que le Parlement l'ayant enregistrée (avec réserve, protestation), on n'osa vendre dans la rue l'arrêt d'enregistrement. Mais les chansons couraient, et mille récits à la honte des acceptants. On disait que Sillery, l'évêque de Soissons, qui, pour avoir Reims, avait accepté la Bulle, devint malade de chagrin, furieux, désespéré. On ferma tout, de peur qu'in extremis il n'éclatât par un désaveu solennel, une pénitence publique. On ne la lui permit pas. Il mourut en poussant des hurlements de damné.