L'effet fut admirable, une trentaine d'ouvrages parurent contre la Bulle. Mais le meilleur ne s'écrivait pas. On jasait, on riait partout. On contait de Tellier (fausses ou vraies) mille choses plaisantes. À ceux qui objectaient que c'était condamner saint Paul, il aurait dit: «Saint Paul, saint Augustin étaient des têtes chaudes qu'on aurait mises à la Bastille.—Et saint Thomas? lui disait-on.—Vous pouvez penser quel cas je fais d'un jacobin, quand j'en fais si peu d'un apôtre.»
CHAPITRE XIX
DERNIÈRE ANNÉE DU ROI
1715
La mort vivante ou la vie morte, ce misérable état intermédiaire qui n'est ni l'un ni l'autre, c'est ce que je suis condamné à décrire pour épuiser ce règne de soixante-douze ans, terminer ce siècle éternel, enterrer ce revenant grotesque et violent, l'Unigenitus. Funèbre carnaval de morts mal enterrés, qui paradent encore aux approches du jour, qui courent en furieux, et maltraitent encore les passants.
Regardons bien dans les trois fosses. J'appelle ainsi l'arrière-appartement où vit presque toujours Louis XIV à cette époque. J'appelle ainsi le maussade Gesù de la rue Saint-Antoine, où les trois terroristes de la Société, Doucin, Lallemant, Tournemine, préparaient les mesures violentes que Tellier exigeait du roi. Enfin, pour l'humiliation de la nature et du génie, voyons ce palais de Cambrai, où l'homme de la Bulle, Fénelon inquiet, donne le triste spectacle de sa stérile agitation.
Qui écrit, écrira. On ne peut plus s'en empêcher; c'est une maladie. Fénelon écrit à tous, et sur tout. Il régente la guerre, défend les batailles à Villars. Il régente l'État. Et, avec quelle sagesse! Pour l'avenir, une république de grands seigneurs. Pour le présent, un conseil de régence que Louis XIV doit créer de son vivant, pour partager avec lui l'autorité! Mais la grande affaire, c'est la Bulle. Il la salue à sa naissance d'un éloge effréné (12 octobre); il en est le poète et l'apôtre, le berger d'Orient qui vient s'agenouiller à son Noël. Mais tous ne sentent pas comme lui la beauté du Dieu nouveau-né. Les Jésuites seuls sont avec lui. Son cœur est au Gesù de la rue Saint-Antoine. Ses communications continuelles et confidentielles avec le bon Père Lallemant. Il veut que Lallemant lui choisisse de sa main un vicaire général qui travaille avec lui contre les Jansénistes.
Pour le connaître mieux encore, il faut l'étudier dans une source trop négligée, mais singulièrement instructive, qui révèle et l'homme et le temps. Fénelon, toute sa vie, fut par-dessus tout directeur. Regardons-le dans la direction de madame de Montberon. C'est la plus acharnée des saintes, la persévérante brebis. Celle-ci, traînant son mari, vint à Cambrai, vécut là sur cette frontière.
Il en est fort embarrassé. Le genre d'activité qu'il garde, c'est de se diviser entre mille petits soins, lettres, affaires d'amitié, d'hospitalité, d'aumônerie, d'économie de son domaine, de justice parfois; car il juge lui-même, comme prince-évêque de Cambrai. Il va, vient, il suffit à tout; d'autant plus sec, qu'il est plus tiraillé. Il est tari et las de tout. Adieu le flot du cœur. Mais elle, elle ne veut que cela; car, malgré son âge, elle est jeune. Seulement dans sa voie quiétiste où il l'a soutenue longtemps, elle est comme un enfant qui ne sait plus marcher, qui pleure, qui veut être porté. Elle prie, elle supplie. Elle meurt, s'il ne peut pas la confesser. Le mari, qui la voit dans cet état, vient lui-même prier Fénelon. Hélas! ce qu'on demande, il ne l'a plus, il ne sait plus que dire. Cette royauté des âmes (exquise et sensuelle pour les plus saints), elle a abouti là, au néant de l'énervation. Tout ce qu'il trouve pour se tirer d'affaire, c'est de lui dire toujours: «Communiez.—Mais quoi? sans préparation, sans confession?—N'importe, communiez.» Expédient grossier pour un homme si délicat, de la gorger d'hosties! Oh! il lui fallait autre chose. Elle se désespère; elle va s'en aller, s'éloigner. Vous penseriez alors qu'il est quitte et fort satisfait? Point du tout, il se fâche. Il veut l'avoir là, la garder et ne rien faire pour elle. Il lui dit de rester, car nul autre ne la comprendra. Spectacle aride et désolant de deux âmes, qui jusqu'au bout vont s'usant par le frottement à vide, qui, par delà la mort du cœur, continuent leur agitation, ne pouvant s'apaiser, ne pouvant se quitter, ni vivre, ni mourir tout à fait.
Maintenant, passons à Versailles. Derrière le grand appartement se trouvent de petits cabinets noirs. De même à Fontainebleau. Sur la porte dorée, une belle chambre, lumineuse, en a derrière une autre sans fenêtre, sombre et obscure. C'est dans ces sortes de cachettes que madame de Maintenon fuyait la lumière, mais elle ne pouvait fuir le roi. Il était là, et ne la quittait guère. Âgée et fatiguée, un peu sourde, dans le dégoût universel où elle était de tout, elle devait encore endurer jusqu'au bout sa terrible assiduité. Elle expiait, comme Fénelon.
Quand la duchesse de Bourgogne manqua, elle fut épouvantée du vide, de la monotonie, du triste et pesant tête-à-tête qui allait devenir invariable. Elle essaya des moyens extrêmes (peu convenables dans un si grand deuil), des concerts et des comédies. Elle fit venir Villeroi avec ses vieux contes galants. Elle suppléa, comme elle put, la duchesse de Bourgogne par cette Jeannette Pincré, dont j'ai parlé. Le roi y tenait, et ne la laissa se marier qu'en restant à Versailles. Mais la petite fille, devenue grande, devenue une jeune dame, était-elle amusante par des enfantillages trop visiblement calculés? Donc, le poids reporté à droite, à gauche, revenait, retombait d'aplomb sur madame de Maintenon, et elle en était écrasée. Elle se lâche dans ses lettres, et parle indécemment, sèchement du roi, des faiblesses dernières dont elle était témoin et qu'une épouse eût dû cacher: «Il me faut essuyer ses chagrins, son silence, ses vapeurs; il lui prend souvent des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien il est incommodé. Il n'a pas de conversation.»
Mais elle-même n'était-elle pour rien dans cet affaissement d'esprit? De quoi l'occupait-elle? De pauvretés. Elle mêlait mille petites affaires de sacristie aux plus grandes affaires de l'État. Tracasseries de couvents, ou rapports de police, c'était la vie du roi. Gouvernement étrange qui voudrait gouverner homme par homme, et dans le secret même de la conscience. Son effort impuissant, c'est d'arrêter un peu la débâcle de l'Église, de contenir le clergé qui ne se contient plus. Les mœurs des moines, leurs querelles, les élections des religieuses, tout ce misérable ménage, c'est l'occupation incessante.