On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay, madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions, cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou garde-robes, toilette, etc.

Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles. Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors, passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M. de Valéry, contait cela à merveille.

Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et d'un peu loin l'Orangerie.

Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère, n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant. Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant, acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un peu de suite.

La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli, malgré l'œil terne et froid, la lippe maternelle), disaient suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.

L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne. À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles, dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux. Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme pour un bébé en bourrelet.

On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et, dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722.

Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir au plus loin de l'enfant.

L'école des mœurs italiennes, en grande décadence, comptait alors pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour, s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire (Courcillonade). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule, l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726).

Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été, pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit. Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi, déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère.