Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui pouvait être un si dangereux camarade?

Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles, pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent? Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir, le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on voudrait.

La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:

Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui était là et les suivait de l'œil. Ils étaient dans le parc comme chez eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (Buvat, Marais, Barbier), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre, donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si publique pourtant et si parfaitement connue.

Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul! quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un régicide.

Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois. La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les honneurs de la Bastille.

L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et, pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là, Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout ... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»

Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que fussent le temps et les mœurs, Paris avait trop de sens pour ne pas sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi, le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa négligence, ses mœurs, sa vie elle-même.

On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever. On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent, ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de reposer (13 août).

Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis lui, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer, leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de l'homme qui eût pu le gêner à la majorité.