Les deux marines se haïssaient cruellement. Dans une guerre (de duels à la fin), on s'était des deux parts envenimé jusqu'à n'avoir plus âme d'homme. Notre Cassart, si vaillant, fut féroce, et, sans scrupule, arma les flibustiers. Nos trop heureux corsaires stimulaient l'ennemi, comme les mouches qui rendent un taureau fou. Les Anglais tuaient tout ce qu'ils prenaient. Et encore, ils ne se contentaient pas de la mort; ils y joignaient parfois de longs supplices.
À ces haines atroces, trop réelles, ajoutez les fausses. Les plus véhéments orateurs, les plus emportés contre nous, étaient les patriotes de l'Alley change, les vaillants de l'agiotage qui, dans la crise de la guerre, avaient eu leurs combats, leurs victoires, de merveilleux Blenheim de bourse, des rafles incomparables. Le calme plat désolait ces héros.
Dans un moment pareil, l'offre de Philippe V était un coup cruel pour nous, et, disons-le, un acte bien étonnant d'ingratitude. Il avait déjà oublié que nous avions, pour le faire roi, accepté contre l'Europe la plus épouvantable lutte, sacrifié deux milliards, un million d'hommes! La nation, non moins que le roi, nous était redevable. Si elle n'avait un Espagnol, elle devait vouloir un Français, un prince de race, de langue latine. Elle devait repousser l'Autrichien, le blond barbare allemand, dont elle n'eût pas compris un mot. Pour chasser ce barbare, elle eut un moment d'élan admirable, mais court, et généralement, elle rejeta le poids de cette longue guerre sur les armées de la France, et triompha par notre sang.
Et, aujourd'hui, au bout d'un mois, nous recevions derrière ce coup fourré de l'abandon de l'Espagne. Nous perdions, pour la guerre, notre compagne naturelle, notre matelot, comme on dit en marine du vaisseau acolyte qui doit garder le flanc du vaisseau engagé en bataille.
Ainsi, quel que pût être le gouvernement bienveillant de la Régence, son élan juvénile et son semblant d'espoir, elle n'avait rien de solide, et réellement portait en l'air. Sans allié, sans argent ni ressources, pliant sous deux milliards et demi de dettes, elle était de plus entourée par la meute implacable des illustres voleurs qui lui mettaient le marché à la main, la rançonnaient, sinon, passaient du côté de l'Espagne.[Retour à la Table des Matières]
CHAPITRE II
GRANDEUR DE L'ANGLETERRE—ÉTAT INCURABLE DE LA FRANCE
1716
L'Angleterre est grande en ce siècle, grande d'elle-même et par l'éclipse de la France. Celle-ci, pour longtemps, est absente des affaires humaines. Elle ne fera que des sottises en politique, en littérature des œuvres de génie.
Naufragée et demi-brisée, enfonçant, elle roule entre deux eaux dans le sillage du vaisseau britannique. Tout flotte derrière celui-ci, non-seulement les puissances protestantes, mais les catholiques. L'Espagne, l'Empereur, la courtisent pour arracher des lambeaux d'Italie.
Cette grandeur de l'Angleterre n'est point illégitime. Seule, entre les nations d'alors, elle a les trois conditions pour vivre et agir: un principe, une machine, un moteur.