Alberoni dut, s'il voulait garder la faveur de la reine, entrer dans cette voie. Lui qui venait de relever l'Inquisition, il dut décider le roi à rechercher l'alliance hérétique, à reconnaître la succession protestante. Tant que Louis XIV vécut, on n'osa pas même en parler. Lui mort, sans ménagement, on démasqua la batterie. Alberoni, la reine, sans retard, sans ménagement, exigèrent de Philippe V qu'il tournât tout à coup contre sa foi, contre l'opinion nationale de l'Espagne, contre la volonté de son grand'père, qui, sur son lit de mort, lui avait écrit pour le Prétendant.

On profita de sa mauvaise humeur contre la France et le Régent. On lui montra que le Régent rechercherait l'alliance de George et qu'il fallait le gagner de vitesse. Il semble cependant que le bon roi d'Espagne ait lutté environ huit jours. Il était fort dévot, craignait l'enfer, exécrait l'hérétique. Quoique Alberoni fût déjà son ministre réel, le ministre nominal était le grand inquisiteur, qui faisait un peu la balance. La reine la rompit, vainquit, emporta tout.

Dans cette précipitation indécente, l'honneur du roi n'était pas ménagé. Elle ne daignait cacher l'empire honteux qu'elle exerçait sur lui, ses moyens plus honteux encore. D'une part, elle lui faisait suivre un régime irritant de viandes, d'alicante et d'épices, sans mouvement qu'un peu de chasse en voiture. De l'autre, elle le domptait par les plaisirs ou les refus. Rien n'était ménagé, caresses, menaces, flatteries. Au besoin, elle était très-basse, parfois lâche à ce point d'admirer la beauté du roi (dont le nez touchait le menton).

Ce sont les premières scènes, et non pas les moins rebutantes, d'un temps où la nature, hardie et sans réserve, triomphera souvent des intérêts moraux. Cette femme toujours enfermée, qui ne put rien savoir du monde, ignorante, d'autant plus hardie, le troubla vingt années. Elle avait l'âpreté maternelle de la chatte et sa furie pour ses petits. Pour eux, elle alla à l'aveugle jusqu'à ce qu'elle eût fait son fils roi, son mari idiot.

L'emploi peu scrupuleux des sinistres recettes qui ravivent l'amour aux dépens de la vie, aboutit à l'épilepsie. Les enfants de Philippe V eurent de leur père cet héritage et le portèrent de la maison d'Espagne dans celles d'Autriche et de Naples. La moitié de l'Europe fut gouvernée par des fous.

Dès le 18 septembre, Alberoni, autorisé du roi, négocia avec Dodington, l'envoyé anglais à Madrid. Il s'agissait d'abord de détruire les barrières que les Anglais trouvaient dans l'Espagne et ses colonies. On tentait l'Angleterre par le côté secret de sa concupiscence, les mers du Sud, le commerce des précieuses denrées qui devenaient des besoins pour l'Europe, la fourniture des nègres qui les cultivent, trafic si lucratif. On voulait dire au fond: «Nous ouvrons l'Amérique. Ouvrez-nous l'Italie.» On ne le disait pas encore. Cependant Dodington fut tellement ravi, ébloui, qu'Alberoni n'hésita pas à lui confier toute la pensée de la reine, et que bientôt il écrivit à Londres: «qu'il n'était rien que l'on n'obtînt, si on la laissait faire en Italie un bon établissement pour ses enfants.» Elle eût donné tout à ce prix, presque l'Espagne elle-même.

La première lettre de Dodington à Londres pour annoncer les offres de l'Espagne est du 20 septembre. Date extrêmement importante. Avant le 30, un mois après la mort de Louis XIV, le gouvernement whig, notre ennemi, sut que désormais la France était seule, que l'union des deux branches de la maison de Bourbon était dissoute. La fameuse sottise: «Il n'y a plus de Pyrénées,» reparaissait ce qu'elle est, une sottise. Les Pyrénées se relevaient plus hautes. La France, désormais isolée de l'Espagne, était plus faible sous le Régent que la veille de la mort du roi.

Dodington écrivait à Londres: «Voilà la France et l'Espagne brouillées plus qu'elles ne le seraient par une guerre de quinze ans.»

Cette brouillerie allait tout d'abord passer aux voies de fait. Alberoni, en attendant qu'il eût construit des vaisseaux, en louait pour poursuivre les nôtres dans les mers du Sud. Il nous fermait ces mers, qu'il ouvrait aux Anglais, se tenant même prêt à les aider dans la destruction de notre marine.

Quel encouragement pour Marlborough, pour les aboyeurs de la guerre! L'Angleterre est le pays des fortes haines, des colères longues et obstinées. Nombre de whigs sincères retenaient fidèlement l'horreur du dernier règne, la trop juste rancune de la Révocation. Pour eux, Louis XIV n'était pas mort, et ne pouvait mourir; ils le gardaient présent pour justifier leur haine pour nous. Les machines infernales qu'ils lancèrent contre Saint-Malo, elles restaient dans leurs cœurs, chargées et surchargées de vœux pour faire sauter la France.