Né tel, il tomba en Espagne, dans l'âpre et violente contrée, admirable pour faire des fous. Charles-Quint le devint. Philippe II, dans ses derniers rêves de son sinistre Escurial, d'avance éclipsa don Quichotte.

Philippe V ne fut fou que par moments. Il n'était pas dénué d'esprit, souvent parlait très-bien. Presque toujours muet, et enfermé, comme l'avait été sa mère, il ne voyait guère que sa femme. Le sexe annulait tout en lui. Il fut le mari le plus assidu, le plus mari qu'on vit jamais, acharné, implacable d'exigence amoureuse. Sa première femme, malade à la mort, perdue d'humeurs froides, dissoute et couverte de plaies, n'eut pas grâce un seul jour, ne put faire lit à part. L'aimait-il? Le jour de sa mort même, il alla à la chasse, selon son habitude, et, rencontrant le convoi au retour, froidement le regarda passer.

La vieille princesse Des Ursins, qui gouvernait, fut prise dans un double embarras, le veuvage du roi et un essai de réforme qu'elle avait commencé. Réforme des finances, réforme du clergé et surtout de l'Inquisition. Si elle n'eût été si âgée, elle se serait fait épouser, et elle aurait gardé le roi. Mais il lui échappa d'abord par la dévotion, puis par un second mariage. On a souvent conté sa brouillerie avec Versailles, mais trop peu rappelé qu'elle avait contre elle l'Inquisition et le clergé.

Avec le tempérament du roi, il n'y avait pas un moment à perdre pour le marier. La Des Ursins cherchait dans toute l'Europe, mais chaque princesse lui faisait peur. Elle craignait surtout un trop grand mariage, une fille de roi qui eût pris ascendant. Il n'y avait guère de plus petit prince que le duc de Parme. Donc elle ouvrit l'oreille lorsque son envoyé Alberoni, un nain bouffon qui l'amusait, lui demanda un jour pourquoi elle ne prendrait pas la nièce de son maître, le duc Farnèse, une fille toute simple, élevée dans un grenier du palais, qui ne savait que coudre. La princesse le crut, fit la chose; puis, un peu tard, mieux informée, elle voulut la défaire. Mais le mariage était déjà célébré à Parme. D'autre part, le roi était dans une terrible impatience; Alberoni, grossièrement, obscènement, à sa manière, lui avait décrit la fille, selon les goûts du roi, la disant «une grasse Lombarde, bien empâtée de beurre, de parmesan.» Éloge mérité de toute la maison des Farnèse, dont le dernier meurt à force de graisse.

Ce charmant idéal envahissant le cœur du roi, il sut très-mauvais gré à la princesse Des Ursins de vouloir lui inspirer des défiances sur sa future épouse. Alberoni l'avait pris entièrement par ses contes luxurieux. Il en tira deux choses pour la jeune reine qui arrivait: 1o l'ordre verbal de lui obéir en tout; 2o un billet où il lui mandait de faire arrêter, enlever madame Des Ursins, finissant par ce mot d'exquise délicatesse: «Ne manquez pas votre coup tout d'abord. Autrement, elle vous enchantera et nous empêchera de coucher ensemble, comme avec la feue reine.» Il est vrai que la Des Ursins, aux derniers jours, l'avait sagement prié d'épargner la mourante, qui pouvait lui donner son mal.

Alberoni porta ce mot lui-même à la frontière où était la jeune reine, et se tint dans la coulisse pour surveiller l'exécution. Autrement cette fille sans expérience n'eût eu ni l'assurance ni la férocité impudente pour jouer cette scène de fausse fureur sans cause ni prétexte. Tout le monde l'a lue dans Saint-Simon. C'était l'hiver; la vieille dame fut enlevée en habit de bal et traînée vingt jours dans les glaces, au hasard de la faire crever. Le lendemain, le roi qui était venu au-devant, rencontra enfin sa grasse Lombarde, et l'épousa sur l'heure dans la première maison qui se trouva. En plein jour, ils se mirent au lit.

En rentrant à Madrid, on rendit à l'Inquisition ses droits et privilèges. On renonça à la réforme du clergé. Alberoni, sans titre, devint le seul ministre et le vrai roi d'Espagne. Son triomphe était celui de l'Église. Il entretint dès lors une étroite correspondance avec Rome pour obtenir le chapeau. Il donna de sa main au roi un confesseur jésuite, et le plus agréable au pape, le P. d'Aubenton, principal rédacteur de la bulle Unigenitus. La reine aussi reçut un confesseur de la main de ce Figaro.

Elle était jusque-là la créature d'Alberoni, qui l'avait tirée de son néant de Parme et l'avait si lestement délivrée de la Des Ursins. Mais elle prit si fortement le roi qu'en un moment elle fut maîtresse de tout. Ce n'était pas une petite fille. Elle avait vingt-quatre ans. Elle était forte, véhémente, envahissante. Comme elle avait été très-malheureuse, très-durement tenue par sa mère, sa situation nouvelle, tout enfermée qu'elle fût, était pour elle une liberté relative. Elle y fut gaie, charmante, et elle enveloppa entièrement Philippe V. Elle partagea, resserra la captivité qu'il aimait. Ils furent prisonniers l'un de l'autre. Même chambre, petite, un seul lit, et petit. Ils se quittaient si peu que même avec son confesseur, le roi ne restait qu'un moment. Et, si la confession de la reine était un peu longue, le roi l'interrompait. Si en marchant elle restait de deux pas en arrière, il se retournait, l'attendait. Ils communiaient, priaient, chassaient, mangeaient ensemble. Ni nuit, ni jour, nul à parte.

Alberoni était souvent en tiers. La reine lui donna un rival d'influence. Se trouvant grosse, elle voulut avoir sa nourrice, la fit venir de Parme. Cette femme, Laura Piscatori, était une simple paysanne, mais fort intelligente, et la reine eut dès lors une âme à elle. Cette nourrice eut le bas service intérieur, qui donnait tant de prise. Elle entrait le matin, tirait les rideaux, aidait la reine à prendre les premiers vêtements avant la toilette. Elle fut, peu à peu, comme un animal domestique qui voyait tout, le plus caché, les secrets rapports des époux. S'il y avait un peu de froid, elle les rapprochait. Elle avait deux moments uniques où la reine était seule et pouvait s'épancher, bien courts, il est vrai, cinq minutes, où le roi sortait pour se faire habiller et où la reine se chaussait; et parfois un peu plus, quand il recevait le Conseil de Castille. Alors elle glissait à la reine des papiers, des mémoires, des lettres secrètes. La nourrice était l'unique intermédiaire qu'elle eût avec le monde. Il n'y avait pas à servir la reine en galanterie. Mais la nourrice la servait, la chauffait en son unique passion, ses plans d'établissements futurs, de royautés pour ses enfants.

Cette société unique et très-secrète, qui paraissait si peu, primait Alberoni, et faisait vraiment un gouvernement de nourrice et de femme grosse. Le roi avait du premier lit un fils, le futur roi d'Espagne. Toute la pensée des femmes fut de chercher comment l'enfant à naître et ceux qui pourraient suivre deviendraient aussi rois, princes, au moins en Italie. La condition, des reines veuves était intolérable en Espagne; elles devenaient forcément religieuses. Ces Italiennes ne s'en souciaient pas; elles rêvaient le retour dans leur beau pays, une retraite splendide et paisible chez un fils de la reine qui aurait Parme, la Toscane, qui sait? les Deux-Siciles? L'obstacle était l'Empereur. Il eût fallu brouiller l'Angleterre avec l'Empereur, offrir à George de si grands avantages aux dépens de l'Espagne, qu'il laissât faire ce qu'on voulait de l'Italie. Mais Philippe V y consentirait-il? honnête et scrupuleux comme il était, immolerait-il aux Anglais le commerce espagnol, traiterait-il avec les hérétiques, trahirait-il la cause sainte que Rome et tous les catholiques appuyaient de leurs vœux, la cause du Prétendant, ce grand intérêt de donner un roi catholique à l'Angleterre, à la puissance qui, par la dernière paix, se trouvait l'arbitre du monde?