Le grand roi lui laissait un terrible héritage, une situation contradictoire, absurde et sans issue,—trois dangers, dont un seul pouvait être mortel pour la France:

1o La caisse vide, la banqueroute, rien pour payer les troupes; impossibilité d'armer;

2o L'Europe irritée, l'Angleterre provoquée, la paix presque rompue, donc la nécessité d'armer;

3o Un testament funeste qui, en léguant le pouvoir au bâtard, risquait de le donner réellement au roi d'Espagne, dont le duc du Maine n'eût été que le lieutenant. On croyait à Madrid, on disait à Paris, que Philippe V, seul, sans armée, entrant de sa personne en France, comme oncle, prendrait la tutelle et déposséderait le régent. De là, pour celui-ci, une situation chancelante, la nécessité déplorable (où l'on vit jadis Henri IV) d'acheter un à un, dans une telle pénurie! les princes et les grands qui vendaient leur fidélité.

Donc résumons:

La guerre en perspective. Point d'argent pour la faire. Et le peu qu'on emprunte, raflé par les seigneurs.

Les partisans du roi d'Espagne, ceux du duc du Maine, demandaient hypocritement pourquoi, dans ces dangers, on ne convoquait pas les États généraux. C'était aussi l'avis des spéculatifs érudits, amants du passé féodal, de Boulainvilliers le gothique, de Saint-Simon, des gens du temps de Charlemagne, qui croyaient rétablir les douze pairs et les hauts barons, écraser la Robe et le Tiers. Pour assembler la France, il fallait qu'il y eût une France. Avec celle qu'avait faite Louis XIV, une France assommée, éreintée, cette comédie des États eût été un champ admirable au parti des couleuvres, des menées souterraines, celui du duc du Maine. Il eût habilement groupé et les restes de la vieille cour, et les partisans des Jésuites, et les amis du roi d'Espagne, enfin la grande masse des petits nobles (qu'il animait contre les ducs et pairs), la masse des quasi-nobles (notables et municipaux), tout un peuple de Sottenvilles, arrivés de province, aigres pour le Régent, qu'ils disaient le roi de Paris. D'un bel élan patriotique, ces idiots auraient appelé l'étranger.

Je le dis, l'étranger. Philippe V regrettait la France, et se croyait Français. Mais il était devenu plus Espagne que l'Espagne même.

On a horreur de dire le nombre épouvantable d'hommes que l'Inquisition brûla sous son règne, la sauvage police qu'elle exerçait, les populations supprimées, englouties, dans ses in pace. Pouvoir énorme, hideuse royauté, qui un moment rendit le roi jaloux, en 1714. Mais sa dévotion l'emporta. La cabale italienne, qui le tenait alors, releva la puissance du Saint-Office. Et c'est à ce moment, juste en 1715, que la France risqua d'avoir un tel Régent, un bigot maniaque, et le serf de l'Inquisition!

Par sa mère bavaroise, Philippe V venait d'un mélange de Bavière-Autriche, où les esprits troublés ne sont pas rares. Il avait pour aïeul l'affreux Ferdinand II, le spectre de la guerre de Trente ans. J'ai dit le tragique roman de sa mère, ermite en plein Versailles, affolée de sa Bessola. Le vertige du Tyrol était dans cette tête, et elle le transmit à son fils. Comme elle, il fut tout amoureux, mais à la façon de son père, le gros Dauphin blondasse, et il en eut la sensualité bestiale.