On voulait en faire une bien plus grande et fondamentale, si grande que la Révolution elle-même ne l'a pas faite. Nous l'attendons toujours. Je parle de l'établissement de l'impôt proportionnel, léger au pauvre, fort sur le riche, croissant exactement selon la grandeur des fortunes. Les projets de ce genre furent accueillis et goûtés du Régent. Il en fit faire essai à Paris, en Normandie, à la Rochelle. Ce dernier, confié au meilleur citoyen de France, le grand géomètre et marin, qu'on appelait le petit Renaut, ami de Vauban, de Malebranche, cœur héroïque et bon qui n'eut d'amour que la patrie. Il voulut faire cet essai à ses frais et y usa ses derniers jours.
La plupart des historiens se sont moqués de tout cela, parce que de ces nobles projets beaucoup restèrent sur le papier. À tort. Plusieurs s'exécutèrent et portèrent un fruit très-réel. La comptabilité fut fondée pour toujours, la machine régularisée. La plupart des employés supprimés ne furent pas rétablis, et l'on fut définitivement allégé de ces lourdes charges.
C'étaient les fruits de la raison de tous, du gouvernement collectif. Le Régent, magnanimement, avait substitué des conseils aux ministres, fait appel à la discussion, à l'examen, à la lumière. Pour la première fois, elle entra dans l'antre de Cacus, je veux dire dans les ténèbres du vieil arbitraire ministériel. Lorsque l'on voit la profonde horreur, la saleté, le tripotage, qui régnaient dans le cabinet de tout contrôleur général (V. Saint-Simon, 1710), ce mot antre n'est pas assez, il faut dire écuries, égout, latrine immonde. Il est bien naturel que Fénelon, le duc de Bourgogne, l'abbé de Saint-Pierre, le Régent, aient eu l'idée de ces conseils, désiré qu'on en essayât.
Pour qu'ils fussent parfaitement libres, le Régent y mit tous ses ennemis, ses calomniateurs, tel qui voulait qu'on lui coupât la tête, qui parlait de le poignarder. L'un avait dit: «Je serai son Brutus.» Mais celui-là était capable, inventif et de grand esprit. Le Régent lui donna la première place, le fit chef du conseil des finances.
Au conseil ecclésiastique, il appela la vertu et l'austérité, les purs, les irréprochables, l'archevêque de Noailles, d'Aguesseau, et jusqu'à Pucelle, un âpre janséniste, vrai héros du parti. C'étaient justement ceux que les persécutés auraient élus. Le Régent espérait, à tort, qu'ayant souffert, les jansénistes seraient tolérants pour les protestants.
Quel changement depuis le dernier roi! et quelle différence profonde d'avec tous les rois antérieurs! Qui règne? moins un homme que le libre esprit et la grâce, le parti de l'humanité.
Que signifie ce mot? que, sous la barbarie des temps divers, sous le sanguinaire fanatisme, sous la cruelle raison d'État, de Montaigne à Molière, à Vauban, à Montesquieu, à Voltaire, au Régent, il exista toujours une succession d'esprits libres et doux, qui, par des voix diverses, mais concordantes, nous rappelaient à la nature, à la clémence, à la bonté.
Contraste douloureux, humiliant pour la faiblesse humaine! Cet homme vicieux était l'homme de France, non pas le meilleur, à coup sûr, mais, ce qui est toute autre chose, le plus bon. La bonté, la bienveillance universelle, était le fond de sa nature, brillait, charmait en tout. Rien de haut, rien de dur. Pas même d'humeur dans les plus grands tiraillements. Une patience merveilleuse, excessive à écouter, supporter les impertinences de l'un ou les aigres sermons de l'autre. Ceux même qui souffraient le plus des honteuses misères où il noya sa vie, le sentirent, à sa mort, irréparable, unique, pour la douceur du cœur et pour la lumière de l'esprit.
L'enfant, sec de nature et parfaitement insensible, qu'on appelait le Roi, sentait cela lui-même. Bien loin de croire un mot des sottes calomnies qu'on voulait lui insinuer, il comprit de bonne heure, avec l'instinct de son âge, que cet homme charmant lui était très-bon et très-tendre et vraiment le meilleur pour lui.
Le Régent avait eu un sacre singulier, un beau baptême que n'eut nul roi du monde, d'être le martyr de la science. Il avait failli périr comme empoisonneur, pour son amour de la chimie. Son premier soin fut d'émanciper l'Académie des sciences. Il ouvrit la Bibliothèque royale au public. Il fonda dans le Louvre une Académie des arts mécaniques. Il donna, sans compter, aux savants, aux artistes, aux gens de lettres. Et il donnait, bien plus que de l'argent, un ravissant accueil, leur parlant à tous leur langage, leur disant des mots justes, éloquents, pénétrants, qui montraient qu'il était des leurs, des mots émus pour la science, pour eux, des paroles d'amis. Il les logeait avec lui et chez lui, ou mieux, au Luxembourg, chez sa fille, tant aimée. Il allait tous les jours la voir et causer avec eux.