On verra les nécessités cruelles qui changèrent tout cela. Placée fatalement sur une pente horriblement rapide, la Régence devait glisser. Sous Colbert même, on roule à la descente. Un char lancé depuis cinquante années, qui descend de si haut, de si loin, si longtemps, nulle force ne l'arrête. Ceux qui n'en viennent pas à bout et désespèrent, alors prennent le vertige et continuent le mouvement. N'importe. Les faiblesses, les hontes et les folies qui viendront, ne peuvent nous empêcher de dire ce qui est exactement vrai: qu'en ses commencements, les actes du Régent furent admirables de bonté, de sagesse.
Le principe d'où part son conseil de finances est celui-ci: Point de banqueroute, mais de fortes réformes économiques, une juste réduction de l'intérêt des rentes. Les rentiers qui n'acceptent pas la réduction seront remboursés de leurs capitaux (par termes, de six mois en six mois). On rembourse une foule d'offices onéreux pour l'État par un très-juste emprunt que l'on demande à ceux qu'on ne supprime pas et dont les charges seront d'autant plus fructueuses.
Pour la première fois, le gouvernement a des entrailles humaines, et il sent la faim de la France. Il se demande: «A-t-on de quoi manger?» Il rend aux affamés le poisson et la viande. Suppression des droits sur la pêche, libre entrée des bestiaux étrangers, du beurre, etc. Excellente mesure; mais achèteront-ils de la viande ceux qui n'ont pas même de pain?
La grande réforme économique commence par le roi même. Plus de cour régulière; plus de Versailles; le roi loge à Vincennes et le Régent au Palais-Royal. On supprime Marly et son jeu effréné.
Versailles était un monstre de faste et de dépenses, un gouffre de cuisine, de valetaille, de canaille dorée. Le roi y reviendra; mais ce ne sera jamais le même Versailles, avec ses logements innombrables, ses tables de Gargantua à tout venant, l'éternelle mangerie d'un peuple de gloutons si terriblement endentés.
D'autres abus viendront, sournois, sous Fleury l'économe, sous le froid Louis XV. On ne reverra plus la solennité si coûteuse de l'ancienne grande monarchie.
Versailles avait à lui une petite armée d'officiers, de gentilshommes, qu'on appelait la Maison du roi, carnaval ruineux de militaires acteurs, à grands costumes, à haute paye. Tout cela est rogné par des ciseaux sévères.
On réduit, supprime en partie la gigantesque armée fiscale de Louis XIV. Cent mille hommes pour lever l'impôt! Tant de mains! qui retenaient tant qu'il n'en arrivait que le tiers!
Pour la première fois on proclame les garanties de l'avenir. Nul impôt désormais qu'en vertu de la loi (la loi d'alors, les arrêts du Conseil). Plus de taxes frappées par simples lettres de ministres. Plus de vivres ou fourrages enlevés pour les troupes. Les agents qui accablent de frais les contribuables restitueront au quadruple. Chose bien singulière, on promet récompense aux receveurs qui poursuivent le moins, qui font le moins de frais!
Ce qui est grave et de grande portée, on peut dire révolutionnaire, c'est que le gouvernement, loin de s'appuyer sur les notables, les élus, les aristocraties locales, les menace au contraire, leur reproche leur injuste répartition de l'impôt, leur coupable entente avec les employés du fisc, les accuse de protéger le riche, d'écraser le pauvre. Il rappelle les intendants de province à leur devoir, celui de faire deux chevauchées par an, de voir tout par eux-mêmes. Les trésoriers de France doivent aussi visiter les paroisses. On crée des contrôleurs, des inspecteurs des finances pour vérifier les registres, les caisses des comptables. Les comptes, pour la première fois, se font en parties doubles. Seul moyen d'y voir clair. Ces belles réformes sont restées.