Le plus horrible, c'est que ce lâche gouvernement qui permet tout cela n'est point du tout fanatique. Dès le lendemain de la mort de Louis XIV (18 septembre 1715), il négocie avec les hérétiques, il sollicite les Anglais contre la France qui s'est ruinée pour sauver l'Espagne. Alberoni, qui vient de relever l'inquisition, se jette dans l'extrême opposé, cherche l'alliance protestante (V. Cox, Smollett, Mahon, etc.). Choquante inconséquence. Rien ne lui coûte pour gagner les devants. Il sacrifie le Prétendant, les dernières recommandations de Louis XIV et toute décence catholique.

En mettant à sa date, aux premiers jours de la Régence, ce coup inattendu qui la frappait, on explique parfaitement, on excuse en partie la fluctuation du Régent. La plupart des historiens font le contraire; ils racontent d'abord ses misères et ses fautes et celles même de 1716. Puis ils reviennent à ces affaires d'Espagne, de septembre 1715, relatent la négociation d'Alberoni, qui, déplacée ainsi et mal datée, ne signifie plus rien du tout.

Si le mauvais coup auquel Alberoni voulait employer Charles XII, l'absurde révolution qui eût mis le Prétendant à Londres, Philippe V à Paris, si cette folie criminelle eût pu se réaliser, elle nous eût retardé pour cent ans. Le Régent avec tout ses vices, toutes ses fautes, son Dubois et le reste, n'a pas empêché la Régence d'étinceler d'esprit et de lumières, d'être une des époques les plus fécondes et les plus inventives. Sous lui, la France et l'Angleterre sont évidemment le progrès. Oui, l'Angleterre, cupide et hypocrite, méthodiste et contrebandière, avec sa plate dynastie allemande et sa corruption de Walpole, l'Angleterre, avec tout cela, c'est le progrès. La France, vers 1720, par Montesquieu, Voltaire, Fontenelle, par l'Académie des sciences, surtout par ses grands voyageurs, dresse au plus haut le phare qui guide désormais la marche de l'esprit humain. L'Angleterre ouvre les mille voies d'activité pratique, commence sérieusement (ce que presque seule elle a fait) l'exploration des mers et la découverte du globe.[Retour au texte principal.]

Note 4: Deux écrivains se sont imposé de nos jours la tâche de réhabiliter Dubois.—À les en croire, tous les contemporains s'y étaient trompés, l'avaient calomnié. Les modernes aussi. Le très-exact et très-fin Lemontey, qui écrit aux Archives des Affaires étrangères, et devant les pièces, a partagé l'erreur commune, M. de Carné (1857), et M. de Seilhac (1862), rendent à ce pauvre Dubois sa robe d'innocence.—Ce qui frappe le plus dans cette découverte, c'est qu'elle semble se faire contre l'avis de Dubois même. Je ne crois pas qu'il en eût su gré à ces Messieurs. Il semble qu'il ait eu une prétention toute contraire. Dans ses correspondances spirituelles et facétieuses, il y a partout la fatuité du vice. Il s'étale, se carre, se prélasse. Il se flatte surtout d'être un drôle habile et retors. Il ne se fâchera pas du tout si on l'appelle un heureux coquin. Les faits, étudiés de très-près, m'obligent d'être de son avis contre ses panégyristes. La gravité magistrale de M. de Carné ne m'impressionne pas, quand je le vois affirmer des choses si étonnantes: Que Louis XIV aurait approuvé l'alliance anglaise» (Revue des Deux Mondes, XV, 844-846), «que sous le Régent et Fleury, la population a presque doublé,» etc. Et comment le sait-il? comment affirmer cette chose énorme, contre d'Argenson et tout le monde?—Pour M. le comte de Seilhac, je n'ai rien à lui dire. Il est du pays de Dubois, de Brives-la-Gaillarde. Il écrit d'après les papiers de Brives et ceux de la famille Dubois. Son premier volume contient des pièces curieuses. Je n'ai trouvé dans le second exactement rien.[Retour au texte principal.]

Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas. Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé, qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque; c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée, qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte. Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose improbable.

Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande, celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui ouvrit son palais, le reçut et le protégea.—Je reviendrai sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des sottes larmes que me coûtait Manon Lescaut!

À propos de cette Manon, Aïssé la désigne, la lit dès 1727, ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des parties des Mémoires d'un homme de qualité, qui ne parurent entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît très-vraisemblable. Quand on sait lire, on lit très-clairement que Manon est de la Régence, et nullement du temps de Fleury.[Retour au texte principal.]

Note 6: La cour de Sceaux, la cour d'Espagne, l'Europe entière croyait à l'inceste du Régent avec ses filles.—Cela est très-peu vraisemblable pour mademoiselle de Valois, absurde pour l'abbesse de Chelles. Quant à l'aînée, duchesse de Berry, il n'y a que trop de vraisemblance. Madame de Caylus dit qu'elle posa pour les dessins de Daphnis et Chloé. Duclos croit que le Régent craignait les indiscrétions de sa fille. Ceux qui écrivent hors de France, comme Du Hautchamp, sont très-affirmatifs et très-explicites là-dessus. Mais ce qui en dit bien plus qu'aucune affirmation particulière, c'est l'ensemble de mille détails, qui, rapprochés, mènent là invinciblement.—Quand Saint-Simon lut au Régent la satire de Lagrange-Chancel, il fut ému, indigné de l'accusation d'empoisonnement, mais non de celle d'inceste.—Pour le fait tiré de Soulavie, je ne l'emprunterais pas à cette source moderne et suspecte, si l'opinion des contemporains sur l'amour du Régent ne le rendait très-vraisemblable. Les autres anecdotes du même auteur, sur les filles du Régent, sur le sacrifice qu'aurait fait mademoiselle de Valois pour tirer Richelieu de prison, semblent imaginés uniquement à la gloire du vieux fat, dont Soulavie avait les lettres et les papiers.—Il est à regretter que Lemontey n'ait point complété son mémoire sur les filles du Régent (Revue rétrospective).—Les lettres de Madame, publiées en 1862, donnent de curieux détails sur l'insolence et l'esprit brouillon de la duchesse de Berry.—C'est en rapprochant Saint-Simon de Du Hautchamp, etc., qu'on peut dater et l'entrée de madame d'Arpajon chez la duchesse, et l'époque de la tentative qui faillit coûter un œil au Régent; enfin, la plaisanterie de d'Aguesseau et sa sortie du ministère (janvier 1718)—sur l'embonpoint de la duchesse. V. Saint-Simon et Duclos, éd. Michaud, p. 503, note d'un contemporain.[Retour au texte principal.]

Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine, l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les mœurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords fréquents de Philippe V, etc.—Quant à la conspiration de Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'œuvre (de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau de Dubois). On serait bien mal instruit de cette conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire politique et les secrets de sa maîtresse.[Retour au texte principal.]

Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law apporta le Système tout fait avec les diverses théories qui en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable à priori. Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire, avec tous les détails de mœurs), on démêle fort bien comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se modifia.—Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner cela. Il faut, en suivant les pièces datées (Arrêts du Conseil, etc.), suivre en regard les journaux secrets de Paris (Barbier, Marais, etc.), et surtout l'important manuscrit de Buvat qui date bien mieux que tous les autres.—Ces journaux aident à classer les faits très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si riche.—Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp, l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et de Stairs, de la peur de Law, etc.—Lord Mahon donne peu d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de Londres.