Tous ces muets, tous ces sauvages, au fond insociables, s'associaient pour les intérêts. Deux terrains se créèrent, où, sans se connaître, on put se rencontrer dans des combinaisons communes:
Premier terrain, la Dette. Elle commence en 1692, et elle fait bientôt un milliard.
Second terrain, la Banque (simplement de change et d'escompte), mais qui soutient l'État, lui prête de grosses sommes sans intérêt. Elle suspend un moment ses payements, mais bientôt renaît plus brillante.
J'ai montré au dernier volume la large exploitation que firent les patriotes, sous la reine Anne, de ces deux terrains financiers, le jeu immense qui se fît sur la guerre, la hausse et la baisse, la vie, la mort. La vente des consciences au Parlement et la vente du sang (obstinément versé parce qu'il se transmutait en or), c'est le grand négoce du temps. Jeu permis et autorisé. Les plus austères, les hommes à cheveux plats, à noirs habits, qui ont l'horreur des cartes, n'en ont plus horreur, quand ces cartes sont des vies d'hommes, les parties des massacres et le tapis vert Malplaquet.
Les grosses fortunes d'argent qui se créèrent et les grandes fortunes territoriales firent une alliance tacite qui écarta les petites du gouvernement du pays. Cette révolution profonde, décisive pour l'avenir, passa presque inaperçue, en 1696. Les Communes avaient adopté (à grand'peine et à une faible majorité) un bill qui eût ouvert le Parlement aux petits riches qui avaient une centaine de mille francs. Ceux-ci, la plupart gentilshommes de campagne, eussent été aisément élus pour représenter la ville voisine. Il semblait que les lords, les Norfolk, les Sommerset, les Bedford, les Newcastle, hauts barons de la terre, dussent favoriser ces élections patriarcales de leurs petits voisins ruraux, qui, dans la vieille Angleterre, appartenaient, comme eux, au parti territorial (landed interest). Ce fut tout le contraire. Les lords rejetèrent le bill qui rendait éligible ces petits propriétaires, voulant mettre aux Communes leurs fils cadets, leurs intendants, ou des fonctionnaires dont ils avaient besoin, laissant aussi les marchands riches, les gros banquiers, entrer au Parlement par les achats de votes et la puissance de l'argent.
Les Communes cédèrent. Et, dès lors, ce fut fait. L'Angleterre fut menée par cette ligue de grosses fortunes ou de terre ou d'argent, sans égard aux petits gentilshommes de campagne, où se trouvait la masse du parti Jacobite, beaucoup de catholiques, amis du Prétendant. Ses ennemis, surtout les banquiers, rentiers, spéculateurs, etc., qui croyaient son retour synonyme de la banqueroute, furent au gouvernail de l'État. Ils y constituèrent un grand parti, attentif, informé, qui, d'un œil perçant, regardait le continent, la France, et constituait pour l'Angleterre ce qu'on peut appeler une garde armée.
Ce qu'ils avaient le plus à craindre, et bien plus qu'une invasion du Prétendant, c'était que la France ne refît ces terribles nids de corsaires qui, sous Jean Bart, Duguay-Trouin, Forbin, Cassart, avaient rendu le commerce impossible, la mer intraversable. Ces gros riches qui gouvernaient, étaient en vrai péril, si la masse maritime et commerciale chômait, languissait dans les ports. Elle se fût retournée sur eux. L'Anglais n'est pas mauvais, s'il mange; mais s'il ne mange pas, c'est un étrange dogue. De là la crainte extrême que le gouvernement eut de Dunkerque, dont la destruction fut le premier, le plus important article de la paix. De là la rancune et la rage (fort naturelle, fort légitime) avec laquelle ils poursuivirent la mauvaise foi de Louis XIV, qui ressuscitait Dunkerque tout doucement par la création de Mardick.
Quant au Prétendant, lord Stanhope écrivait: «Je prie Dieu que, si jamais la France nous attaque, elle mette le Prétendant à la tête de l'invasion; cela seul la fera échouer.» En effet, le grand parti whig, avec d'énormes capitaux disponibles, pouvant du jour au lendemain avoir d'en face (de Hollande) des régiments disciplinés, craignait peu les bandes légères qui seraient descendues d'Écosse. Même après un succès, entrant dans l'épaisse Angleterre, elles n'auraient pas beaucoup mordu.
Loin de craindre le Prétendant, le parti de la guerre l'aurait plutôt encouragé. L'homme à deux visages, Marlborough, lui souriait, tâchait qu'il compromît la France. Il y avait son neveu Berwick, et ces deux hommes de guerre eussent été charmés de reprendre leur métier, de se faire vis-à-vis, et de se tirer amicalement des coups de canon. Marlborough envoyait au Prétendant de petites charités et l'assurait de ses très-humbles services. Appât grossier pour tout autre poisson, mais qui était avidement avalé par la mère du Prétendant, sa béate cour et ses Jésuites. Cette cour de Saint-Germain était un monde de romans, de miracles. Il s'en faisait (de tout petits) au tombeau de Jacques II. Jacques III, né d'un vœu, était l'enfant du miracle, fils de la sainte Vierge, disait son père. Et, comme tel, il ne pouvait manquer d'être tôt ou tard aidé d'en haut. S'il avait échoué jusqu'alors, c'est qu'on avait compté sur les moyens humains. Le ciel n'avait daigné agir. Mais maintenant la situation étant telle, la France tellement à bout de ressources, le ciel ne pouvait certes rien désirer de mieux. Quelle magnifique occasion de montrer seul le bras divin!
Dangereuse folie, mais qui ne fut nullement un léger coup de tête. Longuement le sage Torcy, commis obéissant, en avait conféré avec notre envoyé à Londres. On avait préparé quelques vaisseaux, donné les autorisations nécessaires aux commissaires de la marine. On avait cherché de l'argent, et au moins on avait eu du papier; le banquier Crozat avait donné des lettres de crédit pour l'Écosse. Tout cela n'était nullement ignoré. L'envoyé de George criait. On niait l'évidence. Mais le Prétendant était tout botté et allait partir de Lorraine, débarquer le 15 à Newcastle.