Le roi rendit à la France un immense service en mourant le 1er. S'il était mort le 10, le Prétendant ne l'eût pas su à temps, fût parti tout de même, et nous eût irrémédiablement enfournés dans le piége qu'on nous tendait.

La mort de Louis XIV nous replaça dans le bon sens. Loin de rompre la paix, le Régent dit fort raisonnablement à l'Angleterre: «Garantissez-moi le maintien de la paix, et j'éloigne le Prétendant.» L'amiral Bing se présentant au Havre et demandant qu'on lui livrât les vaisseaux préparés pour l'expédition, le Régent, sans les livrer, les désarma. Il fit arrêter le Prétendant par son capitaine de gardes, le fit reconduire en Lorraine, pour l'en rappeler, bien entendu, si l'Angleterre voulait rompre la paix.

La cour de Saint-Germain, étourdie du coup, tâcha d'ébranler le Régent par son côté le plus prenable, l'influence des femmes. On fit parler une mademoiselle de Chausseraie, infiniment adroite et spirituelle. C'était une dame riche, indépendante, avec qui le feu roi aimait fort à causer, et qui, sans paraître y toucher, se mêlait de toute intrigue. Elle était vieille, fit peu d'impression. On détacha alors une certaine Olia Trant, une Anglaise belle et galante, qui vivait à Paris et de plus d'un métier (Mahon). Le Régent écouta, sourit, devina tout. Enfin la sainte cour de Saint-Germain, à bout, en vint à un moyen étrange et bien grossier. On chercha là-bas, on fit venir une vraie rose d'Angleterre, pas même épanouie, vierge, à ce qu'on disait, et on mena cette victime au Palais-Royal (Bolingbroke). On supposait que la pauvre petite, innocente, ignorante, par cela même, aurait plus d'action. Mais la place était plus que prise. La vertu du Régent était gardée par nombre de dames, bien autrement brillantes et d'esprit et d'audace, de grâce aussi. L'une d'elles, la Parabère, venait justement de le prendre.

Le Régent et ses amis les plus sensés, comme le duc de Noailles, voyaient que, dans un tel état de ruine, de désorganisation, il fallait à toute condition assurer la paix, ménager l'Angleterre et s'entendre avec George. Qui avait fait cette situation, sinon Louis XIV, et toutes les fautes du grand règne? La honte, s'il y en avait, revenait à lui seul.

George était contre nous. Aux moindres démarches du Régent pour obtenir de lui une garantie positive de la paix, il exigea une condition impossible: que le Régent se mît la corde au cou, qu'il bravât le grand parti qui lui avait disputé la Régence, qu'il publiât de nouveau les renonciations de Philippe V, le proclamât à jamais exclu du trône. C'était déclarer la guerre à l'Espagne et à une partie de la France. Le Régent, dans sa position désarmée et chancelante, eût été vraisemblablement réduit à un triste secours, celui d'une garde anglaise, que George lui avait offerte au moment de la mort du roi. Il serait devenu vassal de l'Angleterre, et son lieutenant en France. Il crut qu'en tout cela George ne voulait que tendre un piége, mettre la guerre civile ici avant de nous attaquer. Il hasarda de lui rendre la pareille et il lâcha le Prétendant.

Il le laissa partir (12 décembre), mais seul et comme individu, donc avec peu de chances. Les Jacobites avaient déjà eu des revers. Le prince leur arrivait en plein hiver, trop tard. Sa défiance pour les gens les plus avisés du parti (pour le spirituel et hardi Bolingbroke) l'affaiblissait encore et l'annulait. Sa pâle, mince figure, avec un air douteux, d'étranges yeux italiens qu'il tenait de sa mère, ne parlaient guère pour lui, et jamais il ne souriait. Il venait sans secours. Ce n'était plus le candidat de la France et de l'Espagne, ayant pour arrière-garde deux grandes monarchies. Il se rembarqua à la hâte.

L'effet de cette déplorable expédition fut de fortifier George extrêmement. L'Angleterre témoigna à cet Allemand, qui ne savait pas sa langue, une confiance qu'elle n'eut jamais pour aucun roi anglais. On lui donna cet étonnant pouvoir de ne renouveler le Parlement que tous les sept ans.

La France faisait contraste. Tandis que l'Angleterre s'asseyait dans sa force, elle enfonçait dans son naufrage, plongeait dans la banqueroute, la grande débâcle. Il eût fallu, pour se tirer de là, réformer, non les finances seulement, mais refondre l'État et le refaire de fond en comble. Terrible opération. Si on l'avait tentée, on eût eu contre soi la nation elle-même, affaissée d'esprit, énervée de misère, et qui, comprimée sous un monde énorme de privilégiés, aurait préféré le mal au remède.

Ce n'était pas l'audace ni l'idée qui manquait. Le Régent, au plus haut degré, était un libre esprit. Il n'avait nulle ambition; ses vices déplorables n'étaient nuisibles qu'à lui-même. Ils ne l'avaient pas endurci. Il était très-ouvert à toute bonne innovation. On peut en dire autant du duc de Noailles, qui, dans un meilleur temps, aurait été peut-être un grand réformateur.

C'est par l'Église qu'on eût dû commencer la réforme. Noailles avait très-bien compris que le premier coup à frapper était de chasser les Jésuites. Le second eût été de se passer du pape pour l'institution des évêques; le Régent y songeait. Le troisième eût été de rappeler les protestants. Il y avait encore un monde de réfugiés, gens riches, utiles, laborieux, marchands, fabricants, ouvriers, qui ne demandaient qu'à rentrer. Un fleuve d'or eût coulé dans cette France ruinée; mieux encore, un fleuve de jeune sang, actif et chaud, pour réchauffer ses vieilles veines taries.