Cela ne se put pas. Même dans l'intérieur du Régent, Saint-Simon plaida en faveur des Jésuites et contre les protestants. Noailles, en ses projets, aurait eu contre lui les Jansénistes mêmes. Il aurait eu son oncle même, l'archevêque de Noailles, qui, déjà accusé de jansénisme et d'hérésie, n'aurait voulu pour rien favoriser les hérétiques.
Dans l'ordre civil et financier, la grande réforme proposée dès Colbert était la taille proportionnelle, la vraie égalité qui doit être inégale, c'est-à-dire peser sur le riche. Mais quel était le riche? le clergé, la noblesse. Il s'agissait de les mettre à la taille, de les rendre taillables! Horrible affront dans les idées du temps. Tel était le but, la portée de cette réforme (V. la proposition de 1665, dans nos notes). Le Régent et Noailles accueillirent les plans qu'on présenta, en ordonnèrent l'essai. Partout on trouva des obstacles, et dans qui? dans le peuple aveugle et ignorant, que les privilégiés ameutaient contre tout changement.
Il eût fallu pour réussir un gouvernement fort, très-fortement assis. Imaginez ce que c'était que de mettre à la taille un prince archevêque de Cambrai, un archevêque de Rohan, un Villeroi, vrai roi de Lyon, qui ne souffrait pas que le roi se mêlât pour la moindre chose de la seconde ville du royaume,—ce Villeroi, qui avait dans les mains l'enfant royal, qui faisait parler cet enfant, et pouvait, dès demain, le faire parler pour la régence d'Espagne et du duc du Maine.
On ne pouvait faire un seul pas, dans la réforme religieuse ou civile, sans trouver cette pierre sur le chemin, s'y heurter, s'y briser. J'entends la concurrence du roi d'Espagne, j'entends les Jésuites et les évêques (presque tous jésuitisés), le grand parti dévot, une masse de seigneurs et de nobles bouffis, gâtés, absurdes, dont le roi naturel était Philippe V.
Jugeons-en par le plus honnête, Saint-Simon[2], crevant de vain orgueil, sans lumières, malgré son talent, si arriéré, si imbu de l'idée que l'État est un bien de famille. Le régent légitime pour lui, c'est l'oncle (Philippe V), et non le cousin (Orléans). Quelque ami, serviteur, qu'il soit de celui-ci, il n'hésite pas à lui dire à lui-même que, si Philippe rentrait en France, lui, Saint-Simon, quitterait le Régent avec larmes, mais enfin le quitterait.
Trois mois d'essai montrèrent que toute grande réforme politique était impossible. On dut rentrer dans le fangeux ruisseau de Chamillart et Desmarets, dans les banqueroutes partielles. On avoua le vide, la ruine; on déclara que le dernier roi avait mangé l'avenir même (7 décembre). On fit, comme Desmarets, de la fausse monnaie; au moins on donna à celle qu'on frappa une valeur fictive. On annonça l'examen solennel, non-seulement de ce qu'on appelait les affaires extraordinaires, mais de tous les titres publics. Il y avait lieu d'examiner certainement. Les traitants avaient agi avec le dernier roi comme avec un fils de famille à peu près perdu; ils lui prêtaient à 400 pour 100. Ce n'est pas tout. La comptabilité était si mal tenue, qu'il y avait une infinité de doubles emplois, des titres doubles. Les receveurs généraux, sous prétexte d'avances (exagérées et mal prouvées), ne rendaient plus rien au Trésor, agiotaient avec l'argent des recettes; ils faisaient circuler un nombre infini de billets, et, sous noms supposés, prêtaient au roi son propre argent.
Noailles avait proposé de les supprimer, de les remplacer, Saint-Simon de faire venir un à un ces rois de la finance, à petit bruit, et de les étrangler entre deux portes, je veux dire de les faire dégorger, de les rançonner à la turque. Le Régent y répugna et se contenta d'abord de demander aux receveurs qu'ils payassent au moins la solde des troupes (chose si nécessaire dans les périls où l'on était). Ils promirent, ne tinrent pas, espérant que le soldat, ne recevant rien, se révolterait. Le grand parti de l'argent, dans ces bons sentiments, sournoisement employait son arme ordinaire en révolution, n'achetant rien, augmentant la misère, mettant le marchand, l'ouvrier, au désespoir.
Ainsi exaspéré, le plus doux des gouvernements n'eut de ressources que dans les moyens de terreur. Le 12 mars 1716, on établit une chambre de justice contre les traitants usuriers, les comptables agioteurs, les munitionnaires engraissés du jeûne de nos armées, etc. Grand bruit, force menaces. On montre la torture; on parle d'échafaud. On prétend faire payer 200 millions à 4,000 personnes. Mais ces sévérités n'étaient pas de ce temps. Nombre de seigneurs charitables, des femmes spirituelles et charmantes, s'intéressent pour les financiers. On entoure le Régent des plus douces obsessions. Ce n'est pas un barbare. Il faiblit; il trouve fort doux que cette justice tourne au profit de ceux qu'il aime. Les traitants sont sucés par ces agréables vampires, sans que l'État y gagne presque rien. Noailles, sa chambre de justice, sont sifflés, désespèrent. En vain, dans sa fureur, il encourage les dénonciateurs, jusqu'aux laquais, qui peuvent sous des noms supposés accuser et trahir leurs maîtres. Il fait plus, il appelle à lui le paysan (vraie mesure de 93); il promet aux communes où les traitants ont leur château une part dans les confiscations.
Le grand visa des titres, des rentes, etc., avait mieux réussi. Il fut fait rudement, mais avec intelligence, par quatre aventuriers du Dauphiné, les frères Pâris. Ils épargnèrent autant qu'ils purent les militaires et les communes, frappèrent surtout les détenteurs de titres, passés par plusieurs mains, achetés à bas prix. La dette fut réduite à peu près à la moitié, et cette moitié convertie en titres nouveaux qu'on appela billets d'État.
Et avec tout cela, il manque cent millions à la fin de 1716. Pour comble, le Midi se révolte contre l'impôt du Dixième, et il faut le supprimer. On voudrait suppléer en faisant payer les exemptés, les magistrats et autres. Mais les Parlements mêmes, ces grands parleurs de bien public, donnent l'exemple de la résistance. Tout est impasse. Nul moyen de payer les billets d'État qui soldaient la dette réduite. Ils tombent à rien. Pour ces chiffons, qu'offre-t-on? des chiffons, des promesses de rentes, des terres abandonnées, des actions de la Compagnie d'Occident, hypothéquées sur la savane américaine ou sur la peau de l'ours qui court les bois.