Noailles, in extremis, déclare que, pour se relever, il faudrait un miracle, quinze ans d'économie, donc, toute une réforme morale, un gouvernement ferme, une noblesse désintéressée, plus de luxe, plus de plaisirs[3]. Cette vieille société, gâtée par cent années de vices monarchiques, la réduire tout à coup à la vie de Caton!

Fatalité terrible de ce siècle. Nul ne peut pour le bien, tous pour le mal. Le tableau désolant que l'on fait de la France à la mort de Louis XIV, on l'a à la mort du Régent, on l'a à la mort de Fleury, à la chute de Choiseul. Ce que Forbonnais dit de 1715, d'Argenson le dira de 1740, et les Économistes de 1760, enfin Arthur Young en 1785.

Un écrivain, obscur parfois, mais fort et judicieux, a formulé très-bien la radicale impuissance de ces gouvernements. «Une invariable fixité de trente ans dans le mal avait détruit dans les gouvernants la notion des choses, le sens de voir et de prévoir. L'injustice était si ancienne, si bien enchevêtrée, incorporée à tout, qu'ils ne la sentaient plus et n'y distinguaient pas la cause de cette paralysie mortelle. Ils s'étonnent, ils se fâchent. Ce peuple est donc bien paresseux? Point du tout, mais c'est qu'il est mort.» (H. Doniol.)

Et cela sans figure. L'homme véritable de la terre, le fermier, a péri. Il reste dans le Nord un colon misérable, qui, sous l'entrepreneur temporaire du travail, exécute la terre pour quelque peu de noire bouillie. Il y a dans le Midi un métayer étique. Des deux côtés, la terre jeûne aussi bien que l'homme, ne recevant plus d'aliment, mais peu à peu n'en donnant plus.

Les lois philanthropiques de la Régence sont souvent ridicules. Elles permettent par exemple la circulation des bestiaux. Mais il n'y a plus de bestiaux. Elles ennoblissent le travail, disent qu'il ne fait pas déroger. Mais qui songe à cela, qui pense à travailler, quand on ne produit plus qu'à perte? Sans secours, engrais ni bestiaux, le bras de l'homme obtient un petit résultat, cher et chargé de frais, plus cher par les transports (alors très-difficiles).

On achète peu à l'intérieur, étant toujours plus pauvre. Bien moins à l'extérieur, car le voisin produit à bon marché. Ainsi la France enfonce. Non-seulement elle descend d'elle-même, mais alentour tout monte et contribue à la mettre plus bas.

Ce gouvernement ne paraît pas se souvenir de l'autre règne. Qu'il songe donc qu'avant 1700, avant cette guerre immense et le million d'hommes enterré, Louis XIV en est déjà à chercher comment il obtiendra qu'on cultive le désert.

Combien plus le désert s'étendait en 1715! Le Régent l'ignore-t-il? Non, il le sait parfois, parfois il se réveille, et il a des moments lucides. Cette terre qu'en songe il voit peuplée, éveillé il la voit déserte. Il en offre à qui en voudra, aux gens de guerre réformés, par exemple, et encore avec une maison abandonnée, une exemption d'impôt.

Ces vérités terribles crevaient les yeux des hommes de bon sens. Il était déjà évident que la réforme de Noailles ne ferait rien, que la Régence resterait faible, bavarde, à vouloir le bien, faire le mal. La France, détendue, n'avait plus même sa ressource de 1709, la fièvre, le nerf du désespoir. Elle gisait, inerte, après l'accès. Et qu'adviendrait-il d'elle, si ses démembreurs acharnés, les deux dogues, Marlborough, Eugène, la surprenaient sur le grabat?

Mais l'Europe elle-même en avait bien assez. L'Angleterre n'avait pas à la guerre un intérêt réel, puisque déjà l'Espagne, et la France bientôt, offraient sans guerre tous les avantages qu'elle désirait. Malheureusement la fausse fureur de Marlborough, la haine têtue des vieux whigs, la criaillerie des spéculateurs, faisaient grand bruit, et non-seulement couvraient la voix des gens sensés, mais, par leur insolence, leurs injures, leurs affronts, rendaient le traité impossible.