Le rechercher semblait une bassesse. Il se trouva un homme qui, sans souci d'honneur, d'orgueil, vit nettement l'intérêt des deux nations, le leur fit voir, éclaira les Anglais eux-mêmes. C'était un intrigant qui toute sa vie avait été entremetteur, et qui le fut ici très-utilement. C'était ce faquin de Dubois[4].

J'ai dit ailleurs ce que j'en pense, et il ne s'agit pas ici de sa vertu. On doit dire seulement qu'il n'est pas de coquin qui n'ait eu un jour dans sa vie, un jour où il ait marché droit. On doit avouer que celui-ci, infiniment spirituel, eut ce que n'ont pas toujours les gens d'esprit, un sens net et vif du réel, une vue très-lucide de la situation, nulle fausse poésie, nulle illusion. De plus, une résolution déterminée et obstinée pour aller droit au but, y faire aller les autres.

Notez qu'il était presque seul de son avis, que ni l'Angleterre ni la France n'avaient grande envie de traiter. L'une et l'autre avaient encore la vue comme offusquée des mauvaises fumées de la guerre. On ne passe pas impunément par une lutte si longue et si atroce. Elles restaient malades de funestes levains, de fâcheux souvenirs, d'humeurs noires, de pénibles songes.

Nombre d'Anglais honnêtes, de braves gens qui sortaient peu de l'île, croyaient de bonne foi que la France était quelque chose comme la Bête de l'Apocalypse, le grand Dragon, que le monde n'était malade que de son venin, qu'il ne serait guéri qu'au jour où un vent de colère, un bon vent d'ouest, emportant l'Océan, le roulerait de la Manche au Jura. Des gens habiles, comme Marlborough, exploitaient la fureur des simples. Si la Bourse allait mal, c'était la faute de la France. Si les Compagnies avortaient, la France en était cause. L'une, la Compagnie des plongeurs, s'engageait à repêcher tout ce qui s'est perdu dans les eaux, des Argonautes à l'Armada. L'avare Océan, qui pendant tant de siècles a thésaurisé les naufrages, il aurait à restituer. Qui l'empêchait? sinon la France, cette fée, qui, de Brest, de Dunkerque jetait ses sorts et son mauvais regard.

Folies étranges! la France, qui ne sait pas haïr, haïssait si peu l'Angleterre, qu'elle l'imitait tant qu'elle pouvait, copiait ses modes, ses banques, et pendant tout le siècle nos écrivains en font des éloges insensés.

Mais, en même temps, il faut le dire, la France avait renoncé à regret à sa guerre des corsaires, à leur bizarre légende, qui passe tous les contes de fées. Elle se souvenait peu de la grande affaire de la Hogue, mais beaucoup de Jean Bart, beaucoup de la Railleuse, l'étrange oiseau de mer, qui se moquait des flottes, qu'on bloquait dans Dunkerque pendant qu'en Amérique il faisait razzia. Jeu piquant de hasard, de malice héroïque, où le plaisir était moins la prise que la surprise. Il s'agissait si peu d'argent, qu'un des nôtres (le petit Renaut) dépense une fois vingt mille francs à régaler ses prisonniers. Pris lui-même, Duguay-Trouin, en revanche, capture une Anglaise, magnanime Ariane qui fait fuir son Thésée. Voilà de ces folies que regrettait la France, qui lui mettait au cœur Saint-Malo et Dunkerque, qui la faisait s'obstiner dans cette fraude de Mardick qu'on creusait toujours malgré le traité.

Mais comment s'amusait-on à cela, quand la grande marine était exterminée? Pour longtemps, on ne pouvait rien. Brest et Toulon chômaient, devenaient des déserts. Nos vaisseaux y pourrissaient; on n'en refaisait plus. Le roi même, se faisant un système de sa défaite, mettait les fonds de la marine aux embellissements de Marly. Pontchartrain, le ministre, fut terrible à nos amiraux plus que les Blake et les Ruyter. Il donnait deux mots d'ordre: 1o point de bataille; 2o reculer.

Autre maladie de la France. Elle gardait un coin du cœur pour le petit Joas, je veux dire le Prétendant. Ce Joas, devenu un triste capucin, restait pour bien des âmes tendres l'intéressant enfant qui fit pleurer dans Athalie. Les belles Anglaises, qui vivaient à Paris de jeu et d'autre chose, les bonnes Carmélites de Chaillot, de la rue Saint-Jacques, les Jésuites, priaient pour lui. L'improbable, l'absurde, a ses attraits. Témoin les romans jacobites que l'abbé Prévôt a parés de son entraînant bavardage, ces Cléveland, ces Doyen de Killerine (je ne veux pas parler du chef-d'œuvre, Manon Lescaut).

Fausse et malsaine poésie, sous laquelle ces bourreaux Jésuites, persécuteurs, brûleurs en Espagne, en Autriche, et si cruels en France, invoquaient la pitié, pleuraient, attendrissaient. Qu'était en soi le Prétendant? le dangereux revenant du vieux monde, l'être fatal en qui les éléments de la grande guerre pouvaient se réunir, se rallumer, embraser tout?

Et avec quoi l'Europe l'eût-elle recommencée, cette guerre? avec des ruines, des peuples épuisés et sanglants, plusieurs agonisants, finis.