Ou bien, on eût recommencé (chose terrible!) avec des monstres. On va voir tout à l'heure comment le monstre russe, exterminateur, dépopulateur, le vampire espagnol galvanisé de son tombeau, la Suède, un spectre fou, s'entendirent pour le Prétendant contre la civilisation, l'Angleterre et la France. Ce jour-là, le Stuart de Rome parut ce qu'il était, l'ennemi du genre humain.

Il faut laisser les romans de côté et voir la vérité en face. La France gagnait autant, et plus que l'Angleterre, à éloigner le Prétendant, à le tenir bien clos dans son tombeau de Rome, à mettre ensemble les deux morts. Non-seulement il exposait la France, la tenait contre sa voisine dans un état irritant, provoquant, pire que la guerre, mais il était une épine intérieure pour la France même; il était l'opposé de la pensée moderne, dont elle est l'interprète. Rien n'était énervant contre la jeune sève du libre esprit, autant que l'esprit jacobite, cette mauvaise petite fièvre de l'intrigue galante et dévote.

Tout cela n'était encore ni vu ni entrevu. Ici même, en pleine ruine, ayant tant besoin de la paix, on ne la voulait pas. Le Conseil de Régence, en grande majorité, continuait Louis XIV. Par une folle générosité, le Régent y avait mis ses ennemis le duc du Maine, l'inepte Villeroi, trois ministres du dernier règne. Le rapporteur était le maréchal d'Uxelles, tête creuse, qui se croyait profonde. Auprès du Régent même, la vieille tradition avait pour avocat ce petit furieux Saint-Simon, terrible contre l'Angleterre. Le Régent se défendait mal. Noailles et Canillac, Nocé, quelques roués seuls, appuyaient Dubois. L'ambassadeur anglais, Stairs, de son chef, sans l'aveu de George, conseillait l'alliance; mais ses emportements, ses aigreurs insolentes, la rendaient odieuse. Villeroi fit chasser un des Anglais de Stairs, que l'on disait (sans preuves) avoir voulu assassiner le Prétendant.

Dubois, en mars 1716, alla incognito à la Haye voir lord Stanhope à son passage, le tâta, fit des offres. Mais, même en offrant tout, en cédant sur Mardick et sur le Prétendant, on pouvait croire que George serait sourd. Il était Allemand et point du tout Anglais, fort médiocrement touché de l'intérêt de l'Angleterre. Il ne pensait qu'à l'Allemagne, aux provinces surtout qu'il avait prises à la Suède. Pour les garder, il lui fallait l'appui de son maître l'Empereur, auquel il appartenait jusqu'à lui livrer l'Italie contre la politique anglaise, qui venait au contraire de jeter en Piémont la première pierre de la future royauté italienne.

Ce valet de l'Autriche, notre ennemie, ne nous répondit rien pendant trois mois, et il n'eût peut-être jamais répondu, si Dubois n'eût su l'inquiéter. Il se fit écrire par le Régent un mot qu'il montra à Stanhope. On y voyait que le Régent était fort au courant des discordes intérieures de la cour d'Angleterre. George exécrait son fils qu'il ne croyait pas sien. Il tenait sa femme enfermée, tandis que lui-même traînait partout deux grosses maîtresses allemandes. Sa haine pour son fils éclatait sans mesure. Une fois, à grand bruit, il le chassa avec sa jeune épouse. Les amis du fils, Argyle et Stanhope, n'étaient pas sans crainte. Le Régent leur offrit ses bons offices, son appui, de l'argent.

George était fort peu populaire. L'Autriche avait exigé de lui un traité qui révélait son honteux vasselage (mai 1716). George et l'Empereur «s'y garantissaient leurs futures acquisitions.» Autrement dit, l'argent anglais et les flottes anglaises allaient être employés à aider l'Autriche en Italie. Cette Autriche qui déjà avait tant sucé l'Angleterre, qui avait si mal fait la guerre, si mal soutenu Eugène, elle voulait une guerre éternelle, déclarait que la paix d'Utrecht n'était qu'une trêve. Et George l'encourageait, lui répondait de l'Angleterre. Vrai crime contre la paix du monde.

Les Anglais commençaient à voir ce qu'ils avaient fait en donnant une telle couronne à un domestique de l'Empereur, qui ne suivait que sa bassesse, ses petits intérêts de principicule allemand, au risque de bouleverser le monde.

Eugène, à ce moment, battait les Turcs, et l'Autriche allait s'étendre de ce côté. Que voulait-elle donc? Conquérir partout à la fois? Si grande et si heureuse, elle trouvait en George un compère qui ne la trouvait pas assez grande à son gré, et voulait la grandir, contre les intérêts anglais.

Cela dégrisa les Anglais de leurs colères aveugles contre nous, nous ramena beaucoup d'esprits. George dut faire attention. Une convention préalable fut signée en octobre sur la vraie base anglaise (Mardick comblé, et le Prétendant éloigné au delà des Alpes). George ne peut se refuser à envoyer des ambassadeurs à La Haye, mais il les envoie sans pouvoirs. Enfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants. L'Autriche empêchait tout. Il est probable (et, selon moi, certain) qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie et de l'Espagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile.

Le 28 novembre, la France et l'Angleterre, la Hollande, le 31 décembre, signèrent la Triple-Alliance.