Dubois écrivait au Régent: «J'ai signé à minuit. Me voici enfin hors de peur;—et vous hors de pages.»
Hors de peur. En effet, la France n'était plus isolée, n'avait plus à craindre l'intrusion du roi d'Espagne, qui eût été le retour de toutes les vieilles sottises.
Hors de pages, c'est-à-dire indépendant, pouvant faire la loi aux partis, déconcerter l'intrigue du duc du Maine.
Ce parti du duc du Maine, c'était celui du Prétendant, des fous, des aveugles étourdis qui nous relançaient dans la guerre. Orléans, c'était la paix même, c'était l'esprit moderne, humanité, liberté et lumière.
Stairs, l'envoyé anglais, avait dit, et Dubois redit «que l'usurpateur George avait pour ami naturel l'usurpateur de la Régence.» Forme paradoxale, effrontée et choquante, d'une chose en réalité juste. Les mannequins du vieux passé gothique, le Stuart, l'Espagnol, étaient-ils les vrais rois des deux grandes nations les plus civilisées du monde? Que leur rapportaient-ils? sinon honte et sottise. Contre ce faux droit de famille, George le protestant, Orléans le libre penseur (tels quels et quoi qu'on pût en dire) représentaient pourtant le vrai droit et l'unique, celui des nations et celui du progrès.
Ce traité, ce contrat d'assurance mutuelle qui les affermissait tous deux, fut aussi un bienfait pour les deux peuples et pour l'Europe. Il menait à la paix réelle, solide et sérieuse, pour laquelle le monde haletait depuis la fausse paix d'Utrecht qui n'avait rien fini. Les trois peuples civilisés, désormais réunis étaient en mesure d'imposer aux barbares, aux aventuriers, aux ambitieux qui continuaient la guerre au Nord et la réveillaient au Midi.[Retour à la Table des Matières]
CHAPITRE III
DUBOIS—LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ
1717
Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé pour grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il n'eut nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien. Et cet homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du monde, de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans sa ruine intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était telle que le Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après, conseiller d'État.
Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier de filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit au temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers flatteurs où ses vertus sont résumées; ces portraits, certes, nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas. On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque pas d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,» dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes, une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous subits qui mènent on ne sait où.