Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord. Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur, c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir, précipita son maître dans le plus étrange revirement.
On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari si dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques qui se moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les deux impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui reviennent et se tournent du côté de Rome.
Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent, avaient éteint en lui toute énergie, toute faculté de vouloir. Trois choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui réussissait. La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul dédommagement de cœur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, allait toujours plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus que jamais il eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.
Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque) en font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans), portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais, jusqu'à la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le dernier: l'élément allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque dans l'enfant et il reparaît à la fin.
Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte, élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien, l'aptitude à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et tout à tout.
Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à Neerwinden, à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement; les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans sa terrible activité, il courut par les sciences, réussit dans les arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son mariage forcé avec la bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit pour son frère, lui rendait le foyer très-froid. Elle était son espion, observait, rapportait. Il ne l'en traitait pas plus mal. De cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les filles étonnamment bizarres. L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l'universalité du père, était une encyclopédie tourbillonnante; elle se fit religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littérature, du jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de métier, jusqu'à faire des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisième et la quatrième ne furent que caprice et folie; elles étonnèrent l'Italie et l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas d'aliénation.
Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine, voir, à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait. Il n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée, son idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien d'horribles scènes et lui créait mille embarras.
Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères, dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune influence, «tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.» Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur passait des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de France n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.
La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme, il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»
Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous ne m'aimerez plus.»