Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il faut songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une explosion de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le Diable boiteux de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les murs transparents, et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses éclatent indécemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des échappées hypocrites de Versailles à Paris, aux orgies effrénées des petites maisons, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit, l'ostentation et la fatuité du vice, souvent bien plus que le vice même, c'est la Régence. De là tant de choses ridicules. De là la vogue étrange, inexplicable, d'un drôle, le petit Richelieu, si couru des femmes à la mode. Elle tint à l'adresse qu'il avait de faire croire qu'il avait été, à treize ans, le Chérubin heureux de sa marraine, la duchesse de Bourgogne.
Au total, les mœurs valaient mieux sous cette Régence que sous les deux régences du XVIIe siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIIIe est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons. Le Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de madame Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le pied à tout le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles sont notées et sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse de Retz (née Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la nature et se tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa fort d'une orgie d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits seigneurs, enfants de vieilles mœurs, qui n'aimaient point les femmes. Paris fut indigné, et le Régent satisfit l'opinion en exilant cette effrontée et chassant ces petits vilains. Il se montra sévère aussi pour un jeune prélat, qui, ayant une belle maîtresse, trouvait piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris.
Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité des autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant les immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand, les longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas des femmes,—mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des égouts.
L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair. On n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la Gomorrhe féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre (qui vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).
Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux satyre, faisait la presse pour le bal, enlevait d'amitié, d'autorité, les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de grâce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames, reportées fidèlement par les voitures de la cour, revenaient endormies, enceintes. De là, tant de bâtards du roi; les belles Polonaises donnaient à leur mari, par centaines, des petits Allemands.
Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne, encore moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté et ne voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr légère, peu respectable, la petite Émilie.
Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne supportait pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle, très-spirituelle, échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que, lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement.
Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté (comme madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux, avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera jamais posée franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de côté, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une femme propre à tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme il arrive à ces buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent par sa fade odeur.
Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait mystère d'être le mari de sa sœur. Elle était de Grenoble, et y avait été religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa tout à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le nécessaire baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du Régent, où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire (par son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui y portait les pamphlets contre le Régent.
Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les doux.