En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que plaisamment on nommait la Constitution, étonna la pudeur du temps en s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus singulier (Barbier). Son vaillant père, le nonce, dictait ou propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le Régent, empoisonneur de la famille royale.
L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait faire les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un homme, mais un visage, le beau visage féminin du fils de la belle Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas, prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans ambition; Dubois s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il deviendrait premier ministre. Près de lui se groupaient le président de Mesmes, qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de Sceaux; Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur à voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un étrange canal existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire, sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette. Le Régent, qu'il avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un vieux meuble du Saint-Cloud de son père.
Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716. Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un étourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris, au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal. Elle était justement alors dans une double intrigue qui promettait. D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon de prêtres et de prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle entrait au complot de réaction qui voulait, par les femmes, prendre le Régent même, le ramener à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser d'Aguesseau, les Noailles, et, à la place, mettre Law et Dubois. Admirable château de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une grossesse à contre-temps risquait fort de faire écrouler. Elle y fut très-adroite, se déroba, et fit croire qu'on l'avait exilée, mais secrètement se délivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en novembre, sur les marches d'une église de la Cité. Il devait y geler, selon toute apparence, et le secret disparaître avec lui (il vécut, et c'est d'Alembert).
Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique. Le parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau, les Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout trouvé, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit Port-Royal, et par là s'était mis bien loin dans le cœur des Jésuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la réalité du pouvoir, allait briser tout obstacle à la Bulle, et mériter, emporter le chapeau. C'était le plan, et, pour l'exécuter, Dubois crut bon de prendre une maîtresse. À soixante ans, usé de ses campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damné de l'urètre, de la vessie, le voilà amoureux. Il a trouvé enfin son idéal. Il présente à grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Régent, qui rit à mourir. Excellent choix, pourtant. C'était évidemment la première pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse.
On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce semble, où triomphait le Régent. Après la courte explosion du champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère, l'habituée de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça le Régent, elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la colombe d'amour qui s'endort au repos.
Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème, pierre philosophale.
On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et beurrée. Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.
Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée? Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle l'avait chez sa sœur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée, la tenait dépendante, à sa disposition.
Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau, elle-même n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en avait eu déjà. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure.
Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait souvent de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort gentille, et comme la Perdita de Shakspeare, on la disait fille de roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-sœur, femme du président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était garçon et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce rôle de garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la fit élever avec soin aux Nouvelles catholiques. Elle grandit, fleurit, jolie, spirituelle, aimée de tout le monde, et comme sœur aînée des fils de la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de Voltaire).