L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur ce qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge, il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-sœur. Ce Fériol était un homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais violent, colère jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il revint pour le malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle, une Française de dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà admirée dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle quand cet homme âgé, sombre, dur, arriva et se dit son maître. Elle ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle fut pénétrée de terreur et sans doute essaya de se défendre et s'appuyer par celle qui l'avait élevée, madame de Fériol. Mais, celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frère, et qui eût été désolée si, malgré l'âge, il eût pris femme, fut ravie, au contraire, de le voir réclamer sa petite maîtresse. Nous avons la lettre terrible où le barbare lui dénonce son sort: «Quand je vous achetai, je comptais profiter du destin et faire de vous ma fille ou ma maîtresse. Le même destin veut que vous soyez l'une et l'autre,» etc. Elle plia sous la fatalité.
Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée, innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son cœur. Telle la vit madame de Tencin chez sa sœur en 1717 (voyez les notes). Elle comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.
Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait. Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par certains côtés.
Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes, toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère, madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter. On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté certainement et les aurait déshéritées.
Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.
Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade finalement jusqu'à sa mort, en 1722.
Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le billet et le jeta au feu.
Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique. Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.
Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant à lui, elle refusa le mariage. Son cœur, haut et très-pur, s'accusant jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie, s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.[Retour à la Table des Matières]