Le chroniqueur de Richelieu, Soulavie, un auteur léger, qui pourtant a su beaucoup de choses, en dit une bien grave, qu'il altère, défigure, mais qui mérite attention: un étrange traité entre le Régent et sa fille. S'il se fit, ce fut, sans nul doute, la veille de la réaction, à la fin de 1717[NT-1] (ni avant, ni après).

Le Régent, dit sa mère, était un homme fort léger, qui n'eut guère de sérieuse passion. Au vrai, il n'en eut qu'une, déplorable: sa fille. Elle l'ensorcela dès l'enfance. Il n'aima qu'elle au fond et ce qu'il tenait d'elle. S'il garda si longtemps la Parabère, c'est parce qu'elle venait de la maison de sa fille. Celle-ci avait l'attrait terrible que souvent ont les demi-folles, avec d'incroyables caprices. Mais ni caprices, ni rebuts, ni outrages ne rompirent cette chaîne fatale qu'il traînait misérablement. Rien ne l'affranchit que la mort.

On comprendrait peu ce qui suit, si je ne reprenais à son origine cette étrange créature.

Tout ce qu'on pouvait chercher de conditions pour faire une folle s'y trouvait au complet.

Elle était impure par sa mère, l'enfant du jubilé, conçue d'un moment trouble et faux. Impure par son grand-père, Monsieur, le vrai roi de Sodome. Mais ce qui en elle domina tout, ce fut l'orgueil. Madame, sa grand'mère, la fière palatine de Bavière, ne lui donna pas sa vertu, mais sa hauteur allemande. Dans ce sang de Bavière, je l'ai déjà remarqué, il y avait beaucoup de maniaques, d'excentriques, de mélancoliques, dont plusieurs eurent des attaques d'épilepsie.

La naissance fut pire que la race. Son père, par mariage forcé, en pleine discorde domestique, l'eut du Judas femelle qu'il savait son espion. D'un tel amour naquit la discorde incarnée.

On trouva à sa mort qu'elle avait le cerveau incohérent de forme, disparate et fêlé.

Et son éducation fut pire que sa naissance. Ce fut le vice à la troisième puissance. Son grand-père et son père avaient déjà été élevés par des scélérats. On le voit par les lettres de Madame que le roi de Hanovre vient de confier à Ranke (1861). Elle fut laissée aux mains d'une femme de chambre perverse, la De Vienne, qui l'instruisit à poignarder sa mère d'injures, d'affronts. Éducation néronnienne. On s'étonne qu'elle n'ait pas été jusqu'au fer, au poison.

Elle eut tout le chaos du siècle qui commence et a peine à se débrouiller. Elle vivait dans le cabinet de son père, c'est-à-dire au pêle-mêle du laboratoire de Faust. En 1709, tout à coup passant du drame de la guerre à la plus triste inaction, il rôdait à travers Babel, l'infini des sciences et des arts, comme eût fait l'Esprit (anticipé, déclassé, malheureux) du siècle de Diderot. Il voyait les savants, et il voyait les charlatans, des fripons qui faisaient de l'or, ou faisaient voir le diable. Il n'avait à chercher. Le diable était chez lui, en son lit par sa femme, et par l'enfant sur ses genoux.

Elle avait une chose de son père: charmante et dangereuse,—en contraste avec sa malice, sa violence;—une sensibilité facile, le don des larmes. Tous deux pleuraient fort aisément. Nous la voyons pleurer pour sa mère même, qu'elle déteste (Saint-Simon, 1719). Combien plus pour son père, et avec lui, dans les chagrins réels qu'il eut, quand on lui arracha sa maîtresse, quand on lui imputa d'horribles crimes. Ces derniers temps semblaient la fin du monde pour lui, comme pour la France. Plus sa femme s'éloignait de lui, plus la petite s'en rapprocha, mettant à le consoler la passion qu'elle mettait à toute chose. Seule amie et seule camarade, fière de suffire à tout, elle buvait avec lui vaillamment, voulait lui faire raison et luttait, au hasard de certaines misères à faire mourir de honte (Saint-Simon), étranges abandons où l'on s'attendrissait, s'éblouissait, s'ignorait tout à fait.