En quel temps se passaient ces choses? Non en 1708, il était encore en Espagne; non en 1710, elle était déjà mariée. Il s'agit de l'année 1709. Il avait trente cinq ans, elle quatorze.

La punition fut cruelle: il resta pour toujours serf et la chaîne au pied. Serf d'une folle, qui, au contraire, de plus en plus mobile, divaguait de tous côtés.

Avec cela pourtant, elle avait infiniment d'esprit, et dès l'enfance, ayant été pour tout la seule confidente de son père, elle savait les choses et les hommes. Si, à la mort du roi, qui la mettait sur le trône pour ainsi dire, elle eût agi de concert avec sa grand'mère, si elle avait tourné au bien son énergie, la France ne fût pas retombée où la jetait Dubois, à la seconde banqueroute, au joug misérable de Rome.

Dans une excellente gravure de 1716, faite au début de la Régence, on trouve exprimée à merveille ces idées du moment. Le Régent tout pensif et plein des douleurs de la France, l'a devant lui assise, et qui s'appuie sur ses genoux. La France est une belle petite fille de quatorze ans, dans la prime fleur d'enfance.

Ce sont les traits idéalisés de la fille du Régent, telle qu'elle dut être quelques années plus tôt (juste en 1709). On l'a faite un peu grasse, comme elle était, à l'allemande, et non sans rapport à Madame, sa grand'mère, à qui elle ressemblait autant que la beauté peut ressembler à la laideur. Elle est drapée d'hermine et couronnée de lauriers. Elle rêve; ses beaux yeux sont fixés au ciel, dans le trop poignant souvenir de tant de maux soufferts. Mais elle a trouvé comme un port, un abri, un soutien, et, de fatigue, d'affection, elle se laisse aller tendrement sur les genoux de son bon protecteur. Au total, l'effet est très-grave. Le Régent est bien mûr, presque vieux, et elle bien jeune. Il est sombre, soucieux et tout à sa pensée.

Mais elle était indigne de jouer ce beau rôle. Elle n'avait pas la grande, la haute ambition. Son orgueil éclata en choses vaines, scandaleuses. Et, avec tout cet orgueil, elle n'avait d'amants que des sots; la première fois, son écuyer, sans figure ni mérite; puis son capitaine des gardes, Riom, un gros poupard. Le Régent aisément aurait dominé ce garçon assez bonasse, mais il était mené par sa première maîtresse, la Mouchy, confidente de la duchesse de Berry, et qui, lui voyant je ne sais quel accès de dévotion, poussait au mariage. Les Jésuites trouvaient leur compte à y aider.

Dès longtemps un petit Jésuite s'était glissé au Luxembourg. Il entra comme un rat par on ne sait quel trou de garde-robe. Il devint une espèce d'animal domestique à qui on jette des morceaux sous la table. On le trouva bon compagnon et il eut petite place aux soupers. Là il en entendait de dures. Mais rien de sale ne l'étonnait, aucun blasphème (à faire crouler le ciel). Il riait doucement et faisait rire; lui-même il excellait aux saillies libertines.

Tout échoit à qui sait attendre. Ce bouffon vit finement qu'elle avait des jours tristes, des ennuis, des langueurs. Il dit ou il fit dire qu'une grande princesse comme elle devrait avoir ce qu'avait eu Anne d'Autriche, un appartement royal dans un couvent, par exemple aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, cette retraite illustre de madame de Longueville, de la Vallière et de tant d'autres dames. Il n'y avait pas loin du Luxembourg aux Carmélites. On l'y mena tout doucement. Ces dames étaient charmantes, caressantes et baisaient ses pieds. On lui en attacha, pour lui faire compagnie, deux, jolies, gracieuses, de très-noble famille, discrètes et qui s'avançaient peu.

Elles surent bien le faire à propos. La voyant éprise de Riom, elles entraient dans ses idées, mais pour la bonne fin, le mariage. Les exemples ne manquaient pas. Il se trouvait justement que Riom était neveu de Lauzun, que la grande Mademoiselle épousa secrètement. Et le feu roi lui-même n'avait-il pas épousé madame de Maintenon?

Elle prit feu à cette idée royale. Quel roman glorieux de braver tous les préjugés, le monde! et couronner l'amour! Riom vaut bien plus que Lauzun. Mais, fût-il le dernier des hommes, tant mieux! D'autant plus beau sera-t-il, plus hardi de l'approcher du trône!... Et c'était moins Riom encore que l'idée qu'elle aimait, l'absurde de la chose, le miracle, la lutte et la difficulté vaincue.