En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes, les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite illumination. La France se connut elle-même.

Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête, s'enquirent de la fortune publique,—donc de l'État et du royaume, de la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.

Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, aux îles. Dans les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des Deux-Indes. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la Terre.


Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni Jésuites.

Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants, libertins, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en 1715, quatre cents confréries du Sacré-Cœur venaient de se former. L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite entre les Jésuites.»

Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.—Vous dites «le grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.

Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions, n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e lettre persane).


L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des fortunes changeait les mœurs, les habitudes. Un monde en fusion arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus parlante, se révélait bien davantage. Ses mœurs se retrouvent partout, plus grossières,—et l'esprit de moins.