À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère, le gouvernement collectif, la foi à la raison commune. Outre les Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du dernier règne le Roi descend, se fait banquier.
Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public. Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la vraie légitimité (l'intérêt populaire et la liberté de penser), s'unissent, font la paix générale.
Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.
Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible. Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;—Rousseau son Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe Diderot, et tout ce qui viendra de grand.
«Un enfant né sans père,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son privilége singulier.
Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui prend rien.
Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.
Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit, mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants, avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.
Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par les Mille et une Nuits (1704), on pénétrait avec ravissement dans le riche monde oriental. Un admirable petit livre, le Canada, de Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de cinquante ans.