Les grands, pour pécher sans péché, font par leurs gens certaines choses. Les casuistes ont la bonté de conniver à ce genre d'équivoque. La duchesse, alors en si bonnes mains, eut l'idée d'immoler cet agneau à sa place, de se la substituer. On parlait fort alors d'une affaire de ce genre. (V. Madame, sur la duchesse de Retz.)
Elle pensait que le Régent, qui admirait cette dame, profiterait avidement de l'occasion. Mais elle-même, par l'imprévu, par sa brusquerie sauvage, fit manquer tout. Elle renverse violemment la chaise de la dame, s'en empare et la tient, qui crie et se débat. Lui, étonné, myope, hésite. L'oiseau au piège, pris des mains, de la tête, ne pouvant mieux, jette ses pieds «et rue». Il reçoit un coup juste à l'œil,—la fine pointe du petit talon que l'on portait alors,—et juste à son bon œil; il voyait à peine de l'autre.
Duclos appelle cela un coup d'éventail. Mais en Hollande, où des témoins, qui avaient vu ou entendu, contèrent la chose à Du Hautchamp; on dit tout simplement la honteuse aventure.
On ajoutait un mot invraisemblable. Le lendemain, au Conseil, d'Aguesseau aurait fait cette plaisanterie: «S'il est aveugle, faisons régent M. le Duc, qui, du moins, n'est que borgne.» Le Régent se serait fâché, et le hasard eût précipité la chute du ministère.
Mais d'Aguesseau, poli, doux et respectueux, n'eût pas dit un tel mot. D'autre part, le Régent savait peu se fâcher. Il y eut certainement autre chose. Pour le bien de l'Église et la chute des Jansénistes, pour faire Riom un prince, on ne disputa plus, on fit trêve aux scrupules. L'accord dont parle Soulavie dut avoir son entier effet.
Ce moment se caractérise de deux façons fort expressives:
D'abord, les dons faits à Riom pour le rendre patient. Le Régent lui donna le gouvernement de Cognac, lucratif et sans charge, avec un nouveau régiment et le plus brillant de l'armée: Dragons Dauphin.
Il lâcha à sa fille tout ce qu'elle aimait le plus: les honneurs de la royauté et l'humiliation de sa mère.
L'étrange publication de Daphnis et Chloé, faite à ce moment même, dut donner à penser. De 1714 à 1718, il avait gardé pour lui seul ce monument d'art (ou de volupté) dans le mystère du portefeuille. Mais alors il l'en tire, fait sa confidence au public.
Ce livre en dit beaucoup. Ce ne sont pas là les amusements qu'un solitaire fait pour lui-même. Tant de détails charmants, caressés d'un crayon ému, ne sont pas des caprices, mais des choses d'amour pour l'unique et l'aimée. Le texte, comme on sait, naïf en apparence est très-attendrissant, mais de tendresse si faible que l'amour ne veut ce qu'il veut. Chloé est courageuse, veut donner le bonheur; Daphnis résiste, n'ose, craint de la faire pleurer. Mollesse byzantine ou faiblesse excessive, comme d'une mère pour une enfant chérie.