Il lui donna alors un bien autre don qu'aucun livre,—un homme, et le grand magicien, le seul qui eût l'âme du temps. Il venait de nommer Watteau peintre du roi (en 1717), et il le mit à la Muette pour peindre et décorer la petite maison où il avait placé l'idole, au plus près de Paris, pour l'y voir à toute heure.

Ce peintre des fêtes galantes (c'était son titre officiel), si justement goûté pour ses pastorales délicieuses, ses ravissants Décamérons, avait autre chose en dessous. Son portrait est d'un grand garçon sec et âpre, d'air peu rassurant. Méchant? non. Mais il a souffert. Ce temps terrible a trop mordu. Il est exquis, maladif et sinistre (mot de Laurent Pichat). Dans ses dessins, dans ses Études, il y a des choses trop senties. Il ne pourra pas vivre, car sa pointe lui perce le cœur. Voyez même ses dessins d'enfants, ces petites filles malignes et d'avance si aiguisées. Voyez ces femmes amères, si fâchées, si chagrines au fond. Elles ne pleurent que de peur d'être laides. Mais qu'elles ont souffert! pauvres sœurs de Manon Lescaut! L'amour vendu se venge. Qui se consolera de l'amour?

La scène dont parle Soulavie dut se passer à la Muette,—non pas au Luxembourg, où régnait la confidente de Riom,—encore moins à Saint-Cloud, où résidaient Madame et la duchesse d'Orléans.

La Muette (la Meule d'abord, puis Muette ou discrète) était la maison du capitaine des chasses du bois de Boulogne, mais arrangée par un riche financier avec les recherches du luxe privé, que n'avaient nullement les maisons royales.

Dans quel état Watteau vit-il cette maison? Où en étaient alors les arts du mobilier, si admirables dans ce siècle? Ils n'ont pris leur essor qu'après Law, chez les enrichis. Mais déjà le changement capital a eu lieu. L'ancien grand lit français, solennel, incommode, où recevaient les dames couvertes de dentelles, ce lit en plein salon, avec sa barrière, sa ruelle, où passaient les privilégiés, cela n'existe plus. Le lit serre la muraille, bientôt, frileusement, se blottit dans l'alcôve.

Le lit perd de son importance. La femme s'est levée en ce siècle. Elle n'est plus couchée; elle est assise. Des sièges moelleux sont inventés. Des sièges à deux commencent, où deux amies pourront causer dans l'intimité tendre.

Le changement des modes précède celui du mobilier. En 1718, Dubois, comme séduction diplomatique, a porté aux dames de Londres nos riches robes à parements d'or. De Londres, il nous revient la jupe ballonnée, mode anglo-allemande, que nos Françaises allégent et font tout aérienne. Dernier coup aux gênes maussades, aux solennités du grand règne. De la vieille prison à la Maintenon, on a déjà rogné la partie supérieure, la haute coiffure échafaudée. Le corset seul résiste, mais la jupe est émancipée.

L'ancien fourreau, étroit, serrait la personne en dessous, et s'était encore surchargé (vers 1700) d'une trousse extérieure, pesante aux reins et échauffante. Aux moindres occasions, il fallait quitter tout. Gêne si incommode, dit Saint-Simon, que madame de Soubise ne s'y soumit jamais. Au contraire le ballon, largement évasé derrière, donne aisance aux mouvements. Ses cercles de baleine, souples, infiniment minces, se prêtent en tout sens, et reviennent d'eux-mêmes par leur propre élasticité. L'appareil, si léger, loin de peser, soulève. La femme, en ballon, va légère, désormais comme ailée, oiseau qui pose à peine.

Et c'est là justement ce qui choquait les Jansénistes. Ils regrettaient la pesanteur dont nos aïeules avaient été lestées. La démarche trop libre, disaient-ils, n'a plus d'équilibre. Elle flotte, elle nage incertaine. En chaire, ils allaient jusqu'à dire qu'une telle mode si complaisante, de facilité moliniste, était un défi aux hasards, une excuse aux défaites, à ces chutes presque involontaires, où l'on n'eût pas glissé s'il fallait vouloir tout à fait.

Grand embarras pour les dames jansénistes, placées entre l'anathème et le ridicule de garder les vieilles modes. Par un juste milieu, elles portaient de petits ballons, qui auraient bien voulu, eux aussi, se gonfler, mais restaient timidement à la mesure des audaces prudentes, gênées, contenues, du parti.