Les autres gonflèrent sans mesure. Les ballons donnaient aux grandes de la majesté. Ils affinaient les grasses et les faisaient paraître minces. La reine de l'époque, madame de Berry, n'était nullement une ombre transparente. Elle donna l'essor à la mode. Cette royale ampleur, commandant à la foule et se faisant faire place, pompeuse aux galeries, aux descentes solennelles des escaliers, allait merveilleusement aux prétentions superbes qu'elle étalait alors.
L'envieuse rivale, l'infiniment petite duchesse du Maine, vraie naine, fut accablée. À son étroite cour de Sceaux, étouffée, elle s'agitait, faisait écrire, dessiner, chansonner. Dans ses pamphlets et ses caricatures, la fille du Régent est roulée dans la boue. Dans l'une, salement cynique, Riom possède et le Régent soupire; il lui mange les mains de baisers. Mêmes attaques et plus furieuses dans les Philippiques de Lagrange-Chancel, qui vont venir à la fin de l'année. Ajoutez certaines malices, respectueuses en apparence, d'autant plus injurieuses. Un M. Serviez traduisait, compilait, pour les dédier au Régent, les Vies des douze Impératrices, de Messaline, etc. Voltaire achevait son Œdipe.
Ce grand moqueur n'avait que vingt-trois ans. Pour certaine satire contre Louis XIV qu'on lui attribua, il venait de passer un an à la Bastille, où il avait rimé quelques chants de la Henriade, et son imitation, faible et facile, de la tragédie de Sophocle. Sorti de prison en avril 1718, il avait hardiment demandé au Régent de lui dédier sa pièce. C'était un de ses tours. De même que plus tard il offrit l'Imposteur (Mahomet) au pape, il offrait l'Inceste au Régent. Sans être directement de la coterie de Sceaux, il en avait l'écho et l'influence par la maison où il vivait le plus, celle du vieux maréchal de Villars. Il lui faisait sa cour, écoutait ses récits, dont il fit son Louis XIV. Ce château enchanté, près de Melun, tenait Voltaire par son Alcine, la belle et jeune maréchale de Villars dont il se croyait amoureux. Elle était quelque peu dévote, donc contraire au Régent.
Voltaire fut aisément animé et lancé. Par lui on prépara, pour être jouée en novembre, la pièce qu'on supposait terrible, et dont la représentation serait (on l'espérait) une torture pour la princesse, pour le Régent une humiliation.
C'était peu le connaître, peu connaître le temps. Dans cette violente échappée des libertés nouvelles, toute chose audacieuse, contraire au monde ancien, tant fût-elle hardie et cynique, était fort peu blâmée. Rien n'étonnait. On souriait, et c'était tout.
D'après nombre d'exemples illustres du siècle précédent (déjà cités), l'inceste était vice de prince, fort bien porté et à la mode. On l'érigeait en théorie. Montesquieu, qui alors écrivait ses Lettres persanes, publiées peu après, hasarde, entre autres paradoxes, l'excellence des amours antiques entre proches parents et surtout l'union du frère et de la sœur (Histoire d'Aphéridon et Astarté).
Le Régent, loin de démentir les bruits qui couraient, les satires, faisait, disait plutôt ce qui pouvait les confirmer. Vers avril 1718, il dit, d'un cœur trop plein, un mot que ne comprit pas Saint-Simon: Que les fameux soupers l'ennuyaient désormais, qu'il aimait mieux vivre en famille.
Une folie non moindre que cette étrange passion l'avait saisi à ce moment, la découverte d'une prodigieuse mine d'or: le merveilleux Système qui changeait en or tout papier.
Le Moyen âge, avec la foi, avec du pain, un mot, un souffle, sut faire Dieu. Law ne voulait qu'un peu de foi pour diviniser son papier, en tirer l'or, ce dieu du monde, susciter la nouvelle Hostie.
Il soufflait. Et déjà les Billets de la Banque, ses actions du Nouveau monde, fortement se gonflaient et montaient de valeur. La fortune soufflait avec lui.