Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en frappant, il regrettait le coup. Il eut le cœur percé (il le disait lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.

Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la sœur, madame d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards. Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui, dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante, timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours, faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement.

Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.

Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et ses folies, elle avait le cœur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale, adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer aussi de tout son cœur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois un concert de sanglots.

Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire, elle était grosse.

Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de juillet).

Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.

Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.

En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait. Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à huis-clos.

Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle, voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari. Cela suffisait.