Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les honneurs, les déboires, les ridicules aussi.
Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.
Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux éclairaient la forêt (Manuscrit Buvat).
Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience, selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.
À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être l'apoplexie que le Régent eut en septembre (Manuscrit Buvat). Avis sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce chemin fatal qui était celui de la mort.[Retour à la Table des Matières]
CHAPITRE VII
LE ROI BANQUIER—CONSPIRATION ET GUERRE—ŒDIPE
Novembre-Décembre 1718.
La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une France de gentilshommes une France d'agioteurs.
On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France, combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui, aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l'oiseau niché sous la feuillée.
À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»