Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers légers de Voltaire, dont les Lettres persanes nous donnent une idée affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit insaisissable. C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les Mille et une Nuits, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle fiole en viendra à bout?

La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi, portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue, plein, corsé, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.

L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants, les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord, quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les Nouvelles ecclésiastiques, toujours poursuivies, jamais prises, piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le mot Indes, ils confondent les deux continents sous un magique nom, toujours de grand effet: Les îles.

Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles. Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres, c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile, élargissent les îles, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans soin, sans souvenir.

C'est le rêve du coureur de bois.

Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien foule aux pieds les sceptres et les codes (leges et sceptra terit), les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, ouvre le XVIIIe siècle.

Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du genre humain.

Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations étranges nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord de la vérité.

Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne. Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la concordance des croyances et des mœurs. Les collections de voyages, imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens, un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu (1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut de même.

Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à 1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique, n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé en Hollande en toute liberté.