Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700: Revenez à la nature. Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire de ce mot.
Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs laïques,—la discordance des missionnaires.
L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de mœurs fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.
Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles rivales: 1o les Récollets, pieds nus de saint François, qui avaient plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et illettrés, agréables aux sauvages pour leurs pieds nus, mais peu réservés dans leurs mœurs; 2o les Jésuites, plus décents et plus politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves convertis, les jeunes sauvages.
Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti. Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens, qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.
Les fameuses Relations des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la cour et partout dans l'intérêt des Pères.—Le brave capitaine Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer tout.
Les Relations des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons étaient traités en ennemis.
Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.
Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout, l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone: «Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures, toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de sœurs, qui fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?»
Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante. Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en faisaient adorer.